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La Voix du Nord // Au-delà de la jungle de Calais

http://www.lavoixdunord.fr/251695/article/2017-10-23/au-dela-de-la-jungle-de-calais

Au-delà de la « jungle » de Calais

À Saint-Martin-lez-Tatinghem, entre 30 et 50 migrants vivent dans un campement fait de bric et de broc aménagé dans un fossé. PHOTO FLORENT MOREAU

À Saint-Martin-lez-Tatinghem, entre 30 et 50 migrants vivent dans un campement fait de bric et de broc aménagé dans un fossé. PHOTO FLORENT MOREAU

Saint-Martin-lez-Tatinghem

C’est un fossé, un vulgaire fossé entre deux champs qui appartient à l’Association française de remembrement. Depuis au moins dix ans y vivent entre 30 et 50 migrants, pour la plupart afghans. C’est un amas de cabanes faites de bric et de broc, de palettes et de bâches. Un petit potager, un coin feu, un autre vaisselle, une mosquée, et au fond deux blocs béton qui font office de latrines.

Un mini mini Calais. Et justement, au lendemain du démantèlement à Calais, le maire de Saint-Martin-lez-Tatinghem et conseiller départemental socialiste Bertrand Petit saisit la balle au bond pour demander que ce camp disparaisse : «  J’ai dit au sous-préfet, si l’État a su trouver des solutions d’hébergement pour les milliers de personnes qui s’y trouvaient, il doit pouvoir le faire pour les quelques personnes du camp de Tatinghem  », déclare-t-il en novembre. Et il encourage le propriétaire du terrain à porter plainte.

Huit mois se passent et, en juillet, la situation n’a pas changé. Alors l’édile s’associe à son homologue de la commune voisine, Longuenesse, pour adresser une demande directe au préfet. En début de ce même mois, Steenvoorde avait été démanteléNorrent-Fontes va suivre en septembreGrande-Synthe a brûlé et l’État refuse un nouveau camp en dur. Des migrants vivent à côté, dans le bois du Puythouck. Restent Angres et sa communauté vietnamienne et donc Saint-Martin-lez-Tatinghem où la vie toutes ces années s’est organisée grâce aux bénévoles d’Emmaüs.

42 % des migrants ayant demandé l’asile l’ont obtenu. 7 % ont été déboutés et 46 % attendent toujours une décision définitive. INFOGRAPHIE JEAN-PHILIPPE DERVAUX.
42 % des migrants ayant demandé l’asile l’ont obtenu. 7 % ont été déboutés et 46 % attendent toujours une décision définitive. INFOGRAPHIE JEAN-PHILIPPE DERVAUX.

Maurice, 76 ans, achemine chaque jour la citerne d’eau qu’il attelle vaillamment à la remorque malgré son âge et charge des caisses de nourriture ramassées auprès des supermarchés et des boulangeries. Les migrants refusent de nous raconter leur parcours. Mais on les sait jonchés d’épreuves. Alors Michelle, qu’ils appellent « madame gentille », leur apporte un peu d’affection. C’est simple : des gestes, des regards, les photos des enfants. Et quand l’un d’eux passera de l’autre côté en sautant dans un camion au péage de l’A26 situé à quelques kilomètres, il enverra peut-être, par SMS, un laconique « England ».

Les voisins, eux, se sont habitués à cette présence « très discrète ». Les deux propriétaires des maisons les plus proches ne s’en plaignent pas. En dix ans, ils n’ont eu peur qu’une fois, quand des coups de feu ont été tirés. Sinon, ils n’ont jamais eu d’ennuis, n’ont jamais été volés, y compris dans leurs jardins sans clôtures. Sans véhémence, les agriculteurs à qui appartiennent les terres qui bordent le camp se plaignent que des sacs de couchage ou des couvertures se prennent dans l’enfileuse à maïs. Pas de hauts cris à part cette voisine : «  Quand je les croise, je laisse aboyer mon chien, je me méfie toujours. Je suis un peu raciste  », sourit-elle.

Bertrand Petit plaide pour un démantèlement et un hébergement en CAO. Sauf que, comme l’a montré la récente évacuation de Norrent-Fontes, ceux qui ne veulent pas demander l’asile en France ou craignent d’être « dublinés » (renvoyés dans le premier pays européen dans lequel leurs empreintes ont été relevées) quittent le centre et reviennent. Après le démantèlement de Calais, ils avaient reçu la garantie de ne pas l’être et ne l’ont pas été, la différence est d’importance. À Norrent-Fontes, donc, ils sont désormais dans un bois appartenant à un médecin, à 3 km de là, à Quernes, tandis qu’à Steenvoorde, idem, une trentaine de migrants sont le long de l’A25. Ce bois comme un symbole alors qu’Emmanuel Macron a justement déclaré ne plus vouloir d’hommes et de femmes «  dans la rue, dans les bois  ».

À Croisilles, le pari gagné de l’intégration des Soudanais

En un an, les exilés soudanais et les bénévoles ont déplacé des montagnes. PHOTO PASCAL BONNIÈRE
En un an, les exilés soudanais et les bénévoles ont déplacé des montagnes. PHOTO PASCAL BONNIÈRE

L’affaire était mal embarquée, pourtant. Il y a un an, trente-six Soudanais (et un Nigérien) arrivent de Calais dans une atmosphère étouffante, menaçante. Une partie des 2 000 habitants du village situé près d’Arras s’oppose bruyamment à l’ouverture du seul centre d’accueil de migrants (CAO) du Pas-de-Calais. Il y a des manifestations nocturnes, le maire est vigoureusement pris à partie… Mais l’émoi retombe vite face à une véritable lame de fond : des dizaines de bénévoles se pressent dans l’ancienne maison de retraite où sont logés les Africains, pour les aider.

S’enclenche, avec les associatifs de La Vie Active, qui gère le CAO, un énorme travail d’accompagnement. Des cours de français ont lieu chaque jour, des sorties sont organisées… Le footballeur Lilian Thuram y passe une journée. Fin décembre, bonne nouvelle : tous ces jeunes hommes obtiennent l’asile. L’horizon se dégage. Un forum de l’emploi est organisé, les projets s’affinent. Les 37 résidants ont quitté Croisilles. La plupart sont restés dans l’Arrageois, dans le parc social à Béthune ou Arras. Un est parti à Bordeaux, un autre est logé dans une famille avec laquelle il s’est lié d’amitié. Ils parlent correctement le français, cherchent du travail ou sont scolarisés à l’école de la deuxième chance… Sacrés défis, relevés en un temps record ! Le CAO s’est transformé en CAES, sas plus court vers d’autres lieux. Il accueille des Érythréens, Soudanais, Afghans…

Lille, Paris, la Normandie…

Les migrants gare Saint-Sauveur à Lille. PHOTO SÉBASTIEN JARRY
Les migrants gare Saint-Sauveur à Lille. PHOTO SÉBASTIEN JARRY

Le seul campement véritablement nouveau dans la région depuis le démantèlement de celui de Calais s’est constitué peu avant l’été à la gare Saint-Sauveur à Lille. Actuellement y vivent entre 150 et 200 migrants. Contrairement à Calais, la plupart sont originaires d’Afrique noire francophone et ne cherchent pas à aller en Angleterre.

Autre point de fixation : Paris, avec jusqu’à 3 000 migrants originaires de la corne de l’Afrique et d’Afghanistan, dont les campements sont sans cesse démantelés et reconstitués.

La Belgique est concernée sur sa côte et, depuis cet été à Bruxelles, où des centaines de migrants, pour la plupart érythréens et soudanais en quête d’Angleterre, vivent dans un parc. La semaine dernière, la ville a décidé d’ouvrir un centre d’accueil. Enfin, des migrants tentent d’embarquer de Normandie. Pas plus tard que jeudi, Paris Match publiait un article titré : «  Ouistreham, la nouvelle route des migrants. »

25 000 mineurs étrangers isolés

Lors du démantèlement, 1 952 mineurs ont été orientés vers des centres d’accueil dédiés (CAOMI)  : 515 ont été transférés vers le Royaume-Uni ou l’Irlande, 194 orientés vers l’aide à l’enfance, 333, évalués majeurs, orientés vers les CAO. Et 709 ont fugué, notamment car l’Angleterre avait promis d’accueillir ceux qui avaient de la famille chez elle. Mais, deux semaines plus tard, elle a durci ses critères.

Au-delà, le sujet des mineurs qui veulent rester en France (ce qui concerne assez peu la population des campements de la région) préoccupe : leur nombre est passé de 4 000 en France en 2010 à 25 000 cette année. Ils relèvent de l’aide sociale à l’enfance qui dépend des Départements. Lesquels, débordés, en appellent à l’État. Vendredi, Édouard Philippe a apporté des garanties, jugées insuffisantes.

Mineur.e.s isolé.e.s : les annonces du Premier ministre préoccupent les associations

Selon plusieurs associations, le transfert à l’Etat de la prise en charge des jeunes étrangers se déclarant mineurs isolés constituerait un recul grave pour les droits de l’enfant.

Les déclarations du Premier ministre relatives aux mineurs non accompagnés dans son discours de clôture du congrès de l’Assemblée des départements de France le 20 octobre ont suscité une vague d’inquiétude au sein du monde associatif. Dans un courrier adressé à Edouard Philippe le 5 octobre dernier, plusieurs associations redoutaient déjà une possible reprise en main par l’Etat de la prise en charge de ces jeunes qui « pourrait être lourd[e] de conséquences sur les droits de l’enfant ». Or, lors de son intervention, le chef du gouvernement a justement annoncé que « l’Etat assumera[it] l’évaluation et l’hébergement d’urgence des personnes se déclarant mineurs entrants dans le dispositif jusqu’à ce que leur minorité soit confirmée« . Cette annonce fait suite à la demande des départements, traditionnellement compétents en la matière au titre de leur mission d’aide sociale à l’enfance, que l’Etat assume dorénavant la totalité des dépenses liées aux mineurs non accompagnés qu’ils estiment à un milliard d’euros par an.

Un « recul grave » pour les droits de l’enfant

Dans un communiqué de presse publié le 26 octobre, 17 associations, parmi lesquelles la Cimade, la Ligue des droits de l’Homme, Médecins du monde et le Secours catholique, rappellent leur « opposition à ce que l’accueil, la mise à l’abri, l’évaluation ou l’accompagnement des mineurs non accompagnés soient organisés dans le cadre des politiques publiques liées à l’immigration ». Elles estiment au contraire que l’évaluation de l’isolement et de la situation sociale de ces jeunes « relève des compétences d’action sociale et de protection de l’enfance des conseils départementaux ». Par ailleurs, « ces enfants, du fait de leur vulnérabilité et de leur minorité […] ne sauraient être pris en charge en hébergement d’urgence, ou accueillis dans les mêmes dispositifs que des adultes ». Ces organisations, pour qui cette annonce « constitue un recul grave pour les droits de l’enfant dans notre pays », demandent à être entendues collectivement « et à ce que les acteurs de la protection de l’enfance soient intégrés dans l’ensemble des concertations en cours ».
Parallèlement, un collectif d’avocats et de juristes intervenant auprès de mineurs non accompagnés a adressé, le 24 octobre, une lettre ouverte à Emmanuel Macron. Il juge les annonces du Premier ministre « extrêmement préoccupantes dès lors que le gouvernement aurait l’intention de valider et consolider les discriminations existantes en pratique et ce, sur le seul fondement de l’extranéité des enfants migrants ». Il lui demande au contraire de considérer ces jeunes « comme des enfants, et non comme des étrangers ».

ASH, 27 octobre 2017

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République Française

« Monsieur le Président de la République,

Nous sommes des Avocat•e•s et des Juristes intervenant quotidiennement auprès de mineur•e•s isolé•e•s étranger•e•s dans différents départements du territoire français.

Nous avons appris ce 20 octobre 2017par un discours de Monsieur Le Premier Ministre devant le congrès de l’Assemblée des départements de France que l’Etat a décidé d’assumer l’évaluation de leur âge et leur hébergement d’urgence jusqu’à ce que leur minorité soit confirmée.

Le Premier Ministre a précisé que « cet accueil d’urgence et cette capacité à dire si, oui ou non, nous sommes en face de mineur•e•s ou de majeur•e•s, doit relever de la responsabilité de l’Etat ».

Il a ajouté qu’il faudrait à cet effet « mettre en place des dispositifs d’accueil et un processus de prise en charge spécifiques, adapter les dispositions législatives » et « clarifier la question des coûts », étant précisé que « c’est le rôle de l’Etat d’accueillir dignement une personne étrangère sur notre territoire, de lui assurer la protection correspondant à son statut. »

Enfin, il a prévu « d’engager une mission d’expertise » qui pourrait rendre ses conclusions « d’ici à la fin de l’année ».

Or la Loi du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfance, complétée par le Décret du 24 juin 2016 et les Arrêtés du 28 juin et du 17 novembre 2016, a réaffirmé la place des mineur•e•s isolé•e•s étranger•e•s au sein du droit commun de la protection de l’enfance et a donc déjà mis en place un dispositif spécifique d’évaluation et d’accueil en urgence des enfants migrants non accompagnés.

Dans notre exercice quotidien, nous constatons sur l’ensemble du territoire français de très nombreuses défaillances dans la mise en œuvre de ce dispositif, que ce soit au stade de la mise à l’abri immédiate du/de lamineur•e isolé•e, lors de l’évaluation de la minorité et de l’isolement puis au niveau de la prise en charge de ces jeunes vulnérables au sein des services de protection de l’enfance.Cet état de fait est d’autant plus choquant que la situation des mineur•e•s isolé•e•s étranger•e•s les rend particulièrement vulnérables et les expose aux abus et à la maltraitance (racket par les passeurs, mendicité et délinquance forcées, ateliers clandestins, prostitution, etc.), ce qui devrait au contraire inciter les autorités à les protéger au moins autant, sinon plus, que les autres enfants. Ce constat des dysfonctionnements du dispositif mis en place ne saurait appeler un glissement vers un cadre juridique spécial, hors du droit commun de la protection de l’enfance.

Nous sommes conscient•e•s que ces défaillances sont principalement liées aux difficultés financières générales des départements et nous nous sommes réjoui•e•s à l’annonce par le Gouvernement de sa décision d’allouer davantage de ressources à la protection des mineur•e•s isolé•e•s étranger•e•s, répondant ainsi à l’une des observations formulées par le Comité des droits de l’enfant le 23 février 2016.

En revanche, les déclarations faites par le Premier Ministre ce 20 octobre 2017 nous semblent extrêmement préoccupantes dès lors que le Gouvernement aurait l’intention de valider et consolider les discriminations existantes en pratique et ce, sur le seul fondement de l’extranéité des enfants migrants.

La création d’un dispositif de prise en charge spécifique, discriminatoire, serait contraire aux engagements internationaux de la France et en particulier, à la Convention Internationale des Droits de l’Enfant et notamment, à ses articles 2 (non-discrimination), 3-1 (prise en compte de l’intérêt supérieur de l’enfant), 3-2 (obligation d’assurer à tout enfant la protection et les soins nécessaires à son bien-être en cas d’incapacité de ses responsables légaux) et 20 aux termes duquel l’enfant migrant non accompagné doit se voir accorder « la même protection que tout autre enfant définitivement ou temporairement privé de son milieu familial pour quelque raison que ce soit ».

Concernant la phase d’évaluation et de mise à l’abri, nous pensons que le financement par l’État du coût réel de l’évaluation et de la mise à l’abri serait une solution davantage conforme au principe de non-discrimination et aux droits de l’enfant, ainsi que le préconise le Défenseur des droits dans son avis n°17-10 du 11 octobre 2017. En effet, la mise à l’abri et l’évaluation des vulnérabilités et dangers, dont la minorité et l’isolement font partie, sont les premières mesures de protection de l’enfance.

Ces jeunes doivent être considéré•e•s comme des enfants, et non comme des étranger•e•s.

C’est pourquoi nous vous demandons solennellement de réaffirmer l’attachement de la France à la protection de tous les enfants présents sur son territoire, de réaffirmer le rôle de notre système de protection de l’enfance vis-à-vis de tou•te•s les mineur•e•s en danger, quels que soient leur nationalité, leur origine ou leur statut administratif, et ce dès leur arrivée sur le territoire français

Nous appelons à ce que la mission d’expertise en cours de création rassemble également avocat•e•s, magistrat•e•s du siège et associations de défense des droits, afin d’établir un diagnostic précis, améliorer la mise en œuvre du dispositif existant et faire en sorte que tous les enfants présents sur le sol français bénéficient de la même protection, quel que soit le département où ils/elles se trouvent. Nous nous tenons à votre disposition pour partager par ailleurs nos constats.

Espérant que la présente lettre ouverte retiendra votre attention nous vous prions de recevoir, Monsieur le Président de la République, l’assurance de notre plus haute considération. »

Le 24 octobre 2017

Premiers signataires :

  • Me Fanny Audrain, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Delphine Basille-Duprey, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Ambre Benitez, Avocate au Barreau de Créteil
  • Me Edouard Bera, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Brigitte Bertin, Avocate au Barreau de Besançon
  • Me Laurence Bilbille Dauvois, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Sophie Binet, Avocate au Barreau de Versailles
  • Me Josine Bitton, Avocate au Barreau de Bobigny
  • Me Pauline Blanc, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Isabelle Bonnet, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Anita Bouix, Avocate au Barreau de Toulouse
  • Me Hélène Bouly, Avocate au Barreau de Versailles
  • Me Catherine Brault, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Nadine Chauvet, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Isabelle Clanet dit Lamanit, Avocate au Barreau des Hauts de Seine
  • Me Yann Chaumette, Avocat au Barreau de Nantes
  • Me Bertrand Couderc, Avocat au Barreau de Bourges et Président du Syndicat des Avocats de France
  • Me Céline Coupard, Avocate au Barreau de Montpellier
  • Me Lionel Crusoë, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Catherine Daoud, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Emmanuel Daoud, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Blandine De Blic, Avocate au Barreau de Versailles
  • Me Béatrice de Vareilles-Sommières, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Eric Delbecque, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Emilie Dewaele, Avocate au Barreau de Lille
  • Me Véronique Ducros, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Claire Dujardin, Avocate au Barreau de Toulouse
  • Me Marie-Christiane Dupont De Ré, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Virginie Dusen, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Mélanie Duverney Prêt, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Clémentine Ebert, Avocate au Barreau de Metz
  • Me Adeline Firmin, Avocate au Barreau de Lyon
  • Me Hélène Gacon, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Emilie Ganem, Avocate au Barreau des Hauts de Seine
  • Me Camille Gausserès, Avocate au Barreau de Bobigny
  • Me Guillaume Gardet, Avocat au Barreau de Lyon
  • Me Nathalie Goldberg, Avocate au Barreau de Strasbourg
  • Me Hélène Gorkiewiez, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Maître Isabelle Guttadauro, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Thierry Jacqmin, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Mathilde Jay, Avocate au Barreau de Toulouse
  • Me Brigitte Jeannot, Avocate au Barreau de Nancy
  • Me Saker Kama, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Sara Khoury, Avocate au Barreau de Toulouse
  • Me Erika Koenig, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Marianne Lagrue, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Julien Lambert, Avocat au Barreau de Lyon
  • Me Delphine Lassailly, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Anne Lassalle, Avocate au Barreau de Bobigny
  • Me Amandine Le Roy, Avocate au Barreau de Nantes
  • Me Mélanie Le Verger, Avocate au Barreau de Rennes
  • Me Anais Leonhardt, Avocate au Barreau de Marseille
  • Me Frédérique Lendres, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Isabelle Lendrevie, Avocate au Barreau de Bobigny
  • Me Alix Mansard, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Delphine Maréchal, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Hélène Martin-Cambon, Avocate au Barreau de Toulouse
  • Me Emily Mengelle, Avocate au Barreau d’Evry
  • Me Jacques Megam, Avocat au Barreau de Lyon
  • Me Florence Nèple, Avocate et Présidente de la commission des mineurs du Barreau de Lyon
  • Me Vanina Padovani, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Stéphanie Partouche – Kohana, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Catherine Perelmutter, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Martine Peron, Avocate au Barreau de Versailles
  • Me Sabah Rahmani, Avocate au Barreau de Lyon
  • Me Vanina Rochiccioli, Avocate au Barreau de Paris et Présidente du GISTI
  • Me Sandrine Rodrigues, Avocate au Barreau de Lyon
  • Jean-Luc Rongé, Directeur du Journal du droit des jeunes
  • Me Pierre Rouanet, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Isabelle Roth, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Julie Royon, Avocate au Barreau de Saint Etienne
  • Me Séverine Rudloff, Avocate au Barreau de Strasbourg
  • Me Marlène Safar Gauthier, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Farid Saib, Avocat au Barreau de Paris
  • Malik Salemkour, Président de la Ligue des droits de l’Homme
  • Me Virginie Satorra, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Viviane Souet, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Mylène Stambouli, Avocate au Barreau de Paris
  • Me Flor Tercero, Avocate au Barreau de Toulouse
  • Me Elen Thoumine, Avocate au barreau de Nantes
  • Me Marc Vernhes, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Anne-Caroline Vibourel, Avocate au Barreau de Lyon
  • Me Laurent Vovard, Avocat au Barreau de Paris
  • Me Claire Zoccali, Avocate au Barreau de Lyon

Et les associations suivantes :

  • DEI-France
  • Le GISTI
  • La LDH
  • Médecins du Monde
  • Parcours d’Exil
  • Le Secours Catholique – Caritas France
  • Le Syndicat des Avocats de France

Pour la liste des signatures actualisée, voir sur le site d’InfoMIE

La Cimade // Etat des lieux du dispositif d’accueil des demandeurs et demandeuses d’asile

http://www.lacimade.org/schemas-regionaux-daccueil-des-demandeurs-dasile-quel-etat-des-lieux/

24 octobre 2017

Le Gouvernement vient d’annoncer la création de 7 500 places de centres d’accueil des demandeurs d’asile (CADA) en 2018 et 2019 et 5 000 places CPH. Etat des lieux des dispositifs d’accueil et d’hébergement dédiés aux personnes migrantes, demanderesses d’asile et réfugiées tels qu’ils sont décrits par le schémas régionaux d’accueil des demandeurs d’asile.

 39 800 places de CADA

Au 1er juillet 2017, le dispositif national d’accueil compte 39 800 places  autorisées de centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA). Le parc est principalement situé en Ile- de-France, Auvergne-Rhône-Alpes et Grand Est. Cependant,  ce sont les régions Pays de la Loire, Bretagne, Nouvelle Aquitaine et Occitanie qui ont connu le plus grand nombre de créations. Le principal opérateur est ADOMA devant COALLIA, FTDA, Forum réfugiés-Cosi. A l’occasion des appels à création de l’année 2015 et 2016, le groupe SOS et France Horizon ont développé un réseau important.

 

 

En 2017, l’Etat prévoit la création de 2 150 places supplémentaires dont 700 en Nouvelle-Aquitaine, 600  en Occitanie, 500 en Bretagne et 350 dans les Hauts de France. Le dispositif devrait compter environ 40 500 places. En 2018,  1 500 places supplémentaires sont prévues.

Plus de 6 000 places d’AT-SA

A coté de ce dispositif de CADA, l’Etat a mis en place des centres AT-SA (accueil temporaire Service de l’Asile) .  A vocation nationale, le dispositif géré par ADOMA comprenait 2 160 places début 2015. Avec le plan migrants de juillet 2015, 4 000 places ont été créées par divers opérateurs et dans de nouvelles régions  pour un prix de journée de 15.65€.

 

 

15 000 places d’HUDA

Pour pallier le manque de places de CADA,  un dispositif d’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile (HUDA) s’était développé au cours de la décennie 2000. Contrairement aux places AT-SA, ce dispositif est essentiellement régional. Il est très développé en Auvergne-Rhône-Alpes et dans le Grand Est.

 

 

Plus de 2 300  places de CPH

historiquement, première forme de lieu d’accueil lié à l’asile, le centre provisoires d’hébergement accueille des bénéficiaires de la protection internationale. Limité pendant vingt ans à 1 083 places, le dispositif a connu un doublement avec la création de 1 000 places supplémentaires. 3 000 places supplémentaires vont être créées en 2018

 

De nouveaux dispositifs : CAO, CHU(M),  PRAHDA , DPAR CAES

Mis en place pour orienter des personnes vivant dans le campement de la Lande à Calais et développé pour son démantèlement, le dispositif des centres d’accueil et d’orientation (CAO) compte selon le ministère de l’intérieur 10 700 places dont 2 000 ont été dédiés à des mineurs entre novembre 2016 et mars 2017.

Ce dispositif a été rattaché budgétairement depuis 2017  aux crédits de la mission asile et immigration (BOP 303). Il est utilisé aujourd’hui pour orienter les personnes qui sont hébergées dans les centres de premier accueil de Paris. Les personnes peuvent y être admises sans que leur demande d’asile soit enregistrée. Contrairement aux personnes venant de Calais, ces personnes peuvent y être assignées à résidence pendant la procédure de transfert. Le dispositif devrait compter environ 5 000 et être intégré dans le DNA.

 

Bien que financé par la préfecture de région Ile-de-France au titre de l’hébergement d’urgence, le dispositif CHUM (centre d’hébergement d’urgence migrants) partage beaucoup de caractéristiques avec le précédent. Créé pour résoudre la question des campements parisiens de migrants, le dispositif est principalement utilisé pour orienter des personnes sortant du centre d’accueil de Paris.  L’accueil dans ces lieux est conditionné à un examen de situation administrative par la préfecture de police. Elle procède à un relevé d’empreintes pour détecter d’éventuelles demandes d’asile dans un autre Etat-membre et entame une procédure Dublin. L’Etat dispose de 10 000 places . Les personnes accueillies sont tenues de se rendre à des rendez-vous pour faire le point sur leur situation administrative. Les personnes y sont assignées à résidence pour un éventuel transfert Dublin.

Pour assigner à résidence les personnes déboutées, le Gouvernement a mis en place un nouveau dispositif intitulé Dispositif de préparation au retour (DPAR) . Expérimenté à Vitry sur Orne puis à Lyon, de tels centres ont ouverts  en région parisienne et à Marseille.

 

Le ministère de l’intérieur a également décidée de créer 5 351 places dans le cadre d’un programme d’accueil et d’hébergement des demandeurs d’asile (PRAHDA). Lancé par appel d’offres en septembre 2016 remporté pour tous les lots par ADOMA, il consiste en grande partie en des places situées dans  d’anciens hôtels formule 1, rachetés au groupe Accor.   Ces places, gérées par l’OFII,  accueillent pour moitié des personnes isolées, qui ont demandé l’asile ou qui souhaitent le faire et qui n’ont pas été enregistrées. Comme dans les CAO, les personnes peuvent y être assignées à résidence pendant la procédure Dublin.

 

En Ile de France, s’est développé un dispositif spécifique de places d’hébergement dédiées à l’assignation à résidence des Dublinés  (CARDA) que le plan immigration prévoit de développer dans toutes les régions.

Enfin , à la suite d’un discours présidentiel, ont été mis en place des centres d’accueil et d’examen de situation administrative (CAES)  ou de pré-orientation (CPO en Ile de France) qui ont pour objectif de combiner un hébergement et un examen administratif dans les plus brefs délais avant une orientation rapide  dans d’ autres lieux d’hébergement en fonction de la situation administrative.

En tout le dispositif d’accueil dédié compte  entre 75 000 à 80 000 places. Cependant il reste en-deça des besoins d’hébergement car le nombre de demandeurs d’asile en cours d’instance est proche de 110 000 personnes. Comme une partie des places  (environ 20%) est occupée par des personnes qui ne sont plus des demanderesses d’asile (demandes d’asile non enregistrés en raison du délai d’enregistrement, bénéficiaires de la protection internationale ou déboutées), entre 50 à 60% des demandeurs sont hébergés.

Le gouvernement a prévu la création en 2018  de 1  500 places de CADA,  3 000 places de CPH et de  2 500 places d’autres formes. Cependant le dispositif CAO serait transformé dans d’autres formes

Schémas régionaux d’accueil pour demandeurs d’asile

Auvergne-Rhone-Alpes

Bourgogne-Franche-Comté

Bretagne

Centre–Val-de Loire

Grand Est

Hauts-de-France

Ile-de-France

Normandie

Nouvelle-Aquitaine

Occitanie

Pays-de-la-Loire

Provence-Alpes-Côte d’Azur

Communiqué Human Rights Watch suite au rapport de l’IGPN, IGGN, IGA

https://www.hrw.org/fr/news/2017/10/24/france-une-enquete-conclut-des-abus-de-la-police-sur-des-migrants-calais

France : Une enquête conclut à des abus de la police sur des migrants à Calais

Arte TV // Les associations tirent-elles une rente de la crise migratoire à Calais

https://info.arte.tv/fr/les-associations-tirent-t-elle-une-rente-de-la-crise-migratoire-calais

Les associations tirent-elles une « rente » de la crise migratoire à Calais ?

« Moi je dis ça suffit de continuer à soutenir des activistes qui ne sont pas là pour régler un problème mais pour en provoquer d’autres. » Lors de son point presse du mardi 16 octobre, la maire de Calais Natacha Bouchart a assumé une ligne dure envers les associations qui continuent à venir en aide aux quelque 1 000 migrants revenus dans la ville dans le but de rejoindre l’Angleterre, malgré le démantèlement de la jungle il y a un an : « J’en veux aux associations qui ont de très grands moyens financiers qui sont plutôt là pour continuer à exister face aux médias. » Elle évoque même une « rente »  dont bénéficieraient peut-être les associations qui « ne vivent qu’à travers la problématique des migrants ».  Un portrait au vitriol auquel sont habitués celles et ceux qui s’engagent auprès des migrants dans la ville. Derrière cette image peu flatteuse d’agitateurs de premier ordre, se dessine en filigrane l’accusation de profiter, économiquement, de la situation. Qu’en est-il dans les faits ? Focus sur les deux principales associations engagées sur place, l’Auberge des Migrants et Utopia 56.

Une « rente » qui ne fait pas vivre grand monde

944 160 euros. C’est le budget dont disposait l’association l’Auberge des Migrants en 2016. Une somme « énorme », reconnaît son président Christian Salomé. Qu’il s’agit cependant de relativiser, selon lui, quand on considère que l’ONG « couvre actuellement les besoins d’environ 1 000 personnes à la place de l’Etat, près de 10 000 avant le démantèlement de la jungle« .

 Nous ne dégageons pas de bénéfices, notre visibilité économique à long terme dépasse rarement le mois à venir.

Alexandra Limousin – comptable de l’association

« Nous ne dégageons pas de bénéfices, notre visibilité économique à long terme dépasse rarement le mois à venir« , précise la comptable de l’Auberge, Alexandra Limousin. Comme pour toute association touchant plus de 153 000 euros de dons par an, les comptes sont vérifiés par un commissaire placé sous l’autorité du ministère de la Justice, qui a émis un avis favorable concernant l’ONG l’année dernière — l’avis concernant l’année 2017 n’est pas encore disponible.

L’argent provient à 95% de dons privés, principalement des « petits donateurs versant des montants allant de 10 à 50 euros » selon Christian Salomé. « La dernière subvention que nous ait versée la mairie de Calais date de 2016 : 1 000 euros« . Le budget de cette année-là a principalement servi à construire des abris pour les migrants et à leur assurer des repas, ainsi qu’à entretenir les véhicules et l’entrepôt dont dispose la structure associative, selon sa comptable.

L’association compte trois salariés permanents, un temps plein et deux temps partiels. Elle fait également recours de temps en temps à des jeunes en service civique. Les comptes d’ Utopia 56 ne seront vérifiés qu’à partir de l’année prochaine par un commissaire placé sous l’autorité de la Chancellerie, puisque l’association n’a été créée qu’en 2016, mais d’après son président Hervé le Bloa, elle n’emploie qu’un seul salarié, sur Calais : un contrat aidé.  Pour le reste, ces deux associations reposent sur le bénévolat. Si « rente » il y a, elle ne fait donc pas vivre grand monde. « Ceux qui adhèrent à notre association le font par conviction, parce qu’ils ont été indignés par la situation des migrants », explique ainsi Christian Salomé. Et ils ne sont pas les seuls : le défenseur des droits Jacques Toubon  exhortait encore cet été les pouvoirs publics à « ne pas s’obstiner dans ce qui s’apparente à un déni d’existence des exilés » à Calais. Christian Salomé rappelle que l’Auberge des Migrants a été créée en 2008, sur demande de la mairie : « mais désormais, l’opinion publique a changé, l’aide aux migrants n’est plus politiquement rentable ».

« Dissuader la solidarité » à coup de procès-verbaux

Il ne faut donc pas s’attendre à toucher le gros lot en s’engageant auprès des migrants à Calais. Bien à l’inverse,  cela peut coûter cher… en contraventions. Le président évoque environ « une contravention par semaine », pour des motifs variés allant du stationnement gênant au « manque de liquide lave-glace » en passant par la « circulation de véhicules à moteur non munis de pneumatiques ». Le Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) a émis l’année dernière un rapport dénonçant l’accumulation des procès-verbaux afin de « dissuader la solidarité dans la jungle de Calais », peu avant son démantèlement. Il semble que les forces de l’ordre fassent toujours preuve de la même rigueur en ce qui concerne les activités des personnes engagées auprès des migrants à l’heure actuelle.

En service civique pour l’Auberge en mai dernier, Margot a dû s’acquitter de deux contraventions pour « déchets laissés sur la voie publique », en son nom propre. Alors qu’il s’agissait selon elle de détritus laissés par les migrants, sur un site ne disposant pas de benne à ordures malgré les demandes répétées de l’association. Juriste auprès de la Plateforme de services aux migrants (PSM), Camille Six dénonce une véritable « créativité juridique de la police à Calais. Les bénévoles sont souvent des jeunes étudiants, personnes en recherche d’emploi ou retraités, et le plus souvent ils et elles ne roulent pas sur l’or, ça peut être vraiment très dissuasif. »

Comme tous les êtres humains, les migrants représentent un marché économique comme un autre. Mais sont-ce vraiment les associations qui interpellent régulièrement les pouvoirs publics quant à leurs conditions de vie catastrophiques qui tirent le gros lot ?

Les associations en conflit avec la mairie
L’État et la Ville de Calais ont été contraints par le Conseil d’État fin juillet de mettre en place des toilettes et des douches pour les migrants, après que des associations comme Utopia 56 et l’Auberge des migrants aient saisis en justice le tribunal administratif de Lille à ce sujet. Alors que l’État a commencé à appliquer la décision de justice au mois de septembre, en périphérie de la ville, Natacha Bouchart s’y est toujours opposée fermement symboliquement.

Le Monde // De la jungle de Calais à l’université de Lille

Par Maryline Baumard

Un an après le démantèlement du campement, en octobre 2016, retour sur un programme pilote qui a vu la fac accueillir 80 réfugiés sur son campus.

Avec ses deux mains, il agrippe les cornes du taureau, l’accompagnant dans chacune de ses rebuffades. Projeté à droite, à gauche, Alam s’adapte avec souplesse à la danse folle de l’animal, sans jamais lâcher prise dans ce « Rodeo Ranch ». L’attraction fait fureur sur le campus de Lille-III, vendredi 15 septembre, défi ludique au cœur de la rentrée universitaire. Après l’estocade de trop, il s’écroule sur le tapis gonflable, sous les applaudissements. L’étudiant pakistanais aura tenu cinquante-deux secondes. Le record ! Alam a été le plus endurant de tous ceux qui, ce jour-là, se sont essayés à dompter la folle bête de plastique.

Tenir sans chuter ; ne jamais lâcher les rênes de son destin, quelles que soient les turbulences… Depuis son départ du Pakistan, en 2015, Alam s’en tient à cette ligne de conduite. S’il a failli perdre espoir dans les geôles hongroises ou bulgares, le jeune homme, pourchassé par les talibans, a toujours su relever la tête. Et ce goût de la gagne l’a finalement conduit du campement de la « jungle » de Calais à l’université de Lille.

Une université traditionnellement ouverte sur le monde

Aujourd’hui, il faut se pincer ferme pour imaginer qu’il a existé des allers simples du plus gros bidonville de France vers la fac. C’était il y a un an, quasi jour pour jour. Le gouvernement, qui avait décidé d’évacuer la « jungle » et ses 7 000 personnes, tenait à installer symboliquement quelques dizaines d’étudiants sur le campus lillois, histoire de donner des gages de sa bonne foi. Alam, Abbas, Ashraf ou Saman furent de ceux-là.

Un an plus tard, si ce n’était ce brin de timidité à investir certains lieux, rien ne les distingue des 8 170 étudiants internationaux qu’accueille cette université de 66 500 jeunes, traditionnellement ouverte sur le monde.. Mais, sur eux, la force d’attraction de Lilliad, la bibliothèque design du campus, ou la « coolitude » du Café culture, n’ont pas de prise. Comme pour compenser leurs longs mois sans toit, ils surinvestissent depuis un an les six mètres carrés de leur chambre, cocon où ils se reconstruisent avant de reprendre leur envol, chacun à son rythme.

La chambre 213 est le repaire de Khalid. C’est aussi son point de repère, comme le fut hier sa cabane dans la « jungle ». Cet ancien journaliste soudanais reconnaît avoir du mal à s’en extraire. Son errance a commencé quand il a quitté son pays pour fuir la torture. Elle l’a d’abord mené en Ukraine, où il a vécu neuf ans, devenant comédien. Aujourd’hui, une tasse de café cardamome-cannelle à portée de main, il y écrit son histoire, en espérant être prêt à intégrer la licence cinéma de l’université dans un an. Et à investir davantage l’espace public.

Dans sa chambre, chaque objet a une étiquette sur laquelle est inscrit le mot français qui le désigne ; son emploi du temps est collé avec du ruban adhésif près du traditionnel tableau noir. Lui y écrit les conjugaisons, d’autres y listent du vocabulaire ou y notent des phrases fortes dans cette langue qui se dérobe encore un peu, mais dans laquelle certains ont suffisamment progressé pour entamer un vrai cursus.

Pour certains, une validation des compétences

Ashraf est inscrit en licence d’informatique, Abbas en mathématiques et informatique, Saman en lettres modernes et Alam va suivre une licence de sciences exactes et sciences de l’ingénieur. Les aînés du groupe, qui avaient exercé comme professeur ou avocat au Soudan, vétérinaire au Pakistan ou architecte en Iran, ont fait valider leurs compétences pour reprendre directement en master.

A la veille de leur première vraie rentrée à l’université française, ce mois de septembre, une bonne partie d’entre eux a quitté la résidence Evariste-Galois, un bâtiment qui leur était alloué sur le campus scientifique, pour se disperser dans les cités U, voire en coloc, en ville. La plupart ont opté pour le premier prix : un 6 mètres carrés à 160 euros, puisqu’il leur fallait sortir de l’immeuble désaffecté du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous) qui avait été transformé à la va-vite en centre d’accueil et d’orientation (CAO) il y a un an. Un CAO sur le campus !

Les étudiants sont particulièrement attachés à leur chambre de 6 m2, qui constitue leur premier logement stable depuis des mois. | JEAN LARIVE / MYOP

Les étudiants sont particulièrement attachés à leur chambre de 6 m2, qui constitue leur premier logement stable depuis des mois. | JEAN LARIVE / MYOP

« Aujourd’hui, on en rigole, mais au début on a halluciné quand la préfecture a voulu interdire les visites et les sorties des étudiants en soirée, sous prétexte de leur statut : ils devaient être traités comme tous les demandeurs d’asile de France », se rappelle Judith Hayem, anthropologue et maître de conférences à Lille. Elle a tout de suite vu en eux des étudiants classiques. « On est une université, pas la succursale du ministère de l’intérieur », ajoute un brin agacée celle qui a à son actif un passé de militante auprès des sans-papiers des coordinations parisiennes.

L’année écoulée, ils sont beaucoup restés entre eux, liés par une épreuve commune, même s’ils étaient séparés en quatre groupes de niveau pour leurs trois cent quinze heures de cours de français. « Il fallait qu’on travaille seul le soir, à revoir les cours, parce que le français est difficile, explique Ashraf, même si les étudiants et les professeurs nous ont bien aidés, notamment avec les cours de conversation. » 

Indispensable, la maîtrise du français

Les mois se sont écoulés au rythme de leurs progrès linguistiques et des paperasses administratives. Et cette rentrée, le groupe initial est divisé en trois : ceux qui ont un niveau de français suffisant pour intégrer une formation sans aménagement, comme Yaya, avocat au Soudan, qui passe en master de droit. Ceux qui intègrent un cursus aménagé pour pouvoir poursuivre en parallèle les leçons de français. Et ceux qui ont besoin d’une nouvelle année pleine de français avant de se lancer.

Pour tous, la rentrée 2017 est difficile. Lunettes colorées sur le nez, sourire enfantin aux lèvres, en dépit de ses 29 ans, Ashraf s’avoue découragé. « Je ne comprends rien aux cours », se désole-t-il en s’affalant sur le lit de son ami Abbas, après deux semaines d’amphi. Ashraf a déjà étudié l’informatique au Soudan, il aime la discipline, il sait qu’elle offre des débouchés solides, pourtant il pense à changer d’orientation. Lui qui parle déjà un anglais courant se demande s’il ne va pas passer en fac d’anglais. « Pour quoi faire… J’en sais rien… Mais pour ne pas me sentir largué en cours », soupire-t-il. Abbas, fort en maths, s’arrache également les cheveux : « Je comprends les concepts, mais pas ce que dit le prof », se désole-t-il.

Pour Ashraf, l’année passée a été consacrée aux cours de français et aux formalités administratives pour obtenir le statut de demandeur d’asile. | JEAN LARIVE / MYOP

Pour Ashraf, l’année passée a été consacrée aux cours de français et aux formalités administratives pour obtenir le statut de demandeur d’asile. | JEAN LARIVE / MYOP

Une épreuve de plus pour ce Soudanais de 30 ans qui n’a toujours pas de papiers. « On me balade, on me dit à chaque fois d’attendre un peu », s’inquiète-t-il. L’impossibilité pour lui de vivre à Khartoum n’a pas été reconnue lors de sa demande d’asile. Dans le groupe, trois sont dans son cas et treize attendent encore une décision de la Cour nationale du droit d’asile. Promesse avait été faite de les régulariser lorsqu’ils ont quitté la « jungle ». Mais, en attendant, l’angoisse plane, doublée du sentiment de n’être nulle part vraiment bienvenu..

Une nouvelle promotion avec six filles

Même s’il a été répété à ces étudiants qu’ils sont un exemple, qu’ils font partie d’un projet pilote destiné à en inspirer d’autres en France, l’expérience tarde à se transformer en politique. Seules quelques universités, comme celles de Strasbourg ou Créteil, se sont aussi lancées, mais à plus petite échelle. A Lille, une nouvelle promotion de 50 étudiants est en train d’arriver, plus jeune, plus francophone, avec six jeunes filles, alors qu’une seule était présente parmi les 80 premiers.

« Le 15 septembre, nous avons créé un réseau des étudiants migrants dans l’enseignement supérieur, soutenu par la Conférence des présidents d’université », rappelle Emmanuelle Jourdan-Chartier. Si cela permet la mutualisation des expériences, en revanche, un financement national se fait toujours attendre. « Il nous faudrait inventer un statut d’étudiant réfugié », pointe la vice-présidente chargée de la vie étudiante de Lille-III, réfléchir aussi à un référentiel national des équivalences de diplômes.

Kaleem profite du terrain de cricket, sport national au Pakistan. | JEAN LARIVE / MYOP

Kaleem profite du terrain de cricket, sport national au Pakistan. | JEAN LARIVE / MYOP

Tant reste à faire. En attendant, une partie des 80 étudiants cherchent un petit boulot ou un service civique pour financer leurs études. « Comme les Français », soupire Alam, inquiet de devoir mener de front l’apprentissage du français, ses cours de licence et son job. « L’année sera dure », estime-t-il, avant qu’un autre ancien de la « jungle » lui rétorque un imparable « moins que l’an dernier ».

« La jungle… » Kaleem soupire, ne s’autorisant que deux mots : « cauchemar » et « inhumanité ». Ce grand gars carré de 32 ans, qui a travaillé comme vétérinaire pour une ONG au Pakistan et retrouve doucement le plaisir du cricket sur le campus, ne s’étend pas sur la dureté de ses huit mois sous une tente aux côtés de huit autres exilés.

Quand Maya Konforti, bénévole de L’Auberge des migrants, une des associations calaisiennes les plus présentes dans la « jungle », lui parle d’un programme d’inscription à l’université en février 2016, il n’y croit guère, d’abord. « On n’était pas loin de 10 000, l’université en prendrait moins de 100 et j’allais être dedans ? » Kaleem a surtout du mal à comprendre la logique française : après les avoir laissés des mois durant dans la boue et la misère du bidonville, le gouvernement allait tout à coup leur offrir une inscription à l’université et des papiers ?

Un étrange revirement gouvernemental

Le revirement interpelle aussi Saman, l’Iranien. Arrêté à Calais par la police, il a connu l’enfermement en centre de rétention et la menace d’expulsion, avant d’être libéré par un juge. Et on lui déroulerait le tapis rouge vers la fac ? « De toute manière, même si on doutait de l’issue, on n’avait pas d’autre solution que d’y croire », ajoute le jeune homme qui vient d’entamer une licence de lettres modernes.

Dans la « jungle », Saman passait ses journées à lire à l’école du chemin des Dunes, une classe faite de bric et de broc, où des bénévoles donnaient des cours d’anglais et de français. Il a avalé tout Camus et pas mal de Victor Hugo. Abbas, lui, a relu L’Amour au temps du choléra, de Gabriel GarcÍa Márquez, sur le banc de la bicoque de bois… C’est là que tous deux ont été repérés pour cette initiative née à la croisée de deux volontés.

Khalid a étiqueté chaque meuble ou objet de sa chambre de sa dénomination française. | JEAN LARIVE / MYOP

Khalid a étiqueté chaque meuble ou objet de sa chambre de sa dénomination française. | JEAN LARIVE / MYOP

Depuis des mois, en effet, L’Auberge des migrants n’en pouvait plus du gâchis de talents et de compétences dans cette Calais bis où vivotaient jusqu’à 10 000 migrants. L’asso compilait les CV dans l’espoir d’affréter un jour un charter pour l’enseignement supérieur. En parallèle, depuis le printemps 2016, une équipe d’enseignants, d’administratifs et d’étudiants de l’université de Lille venait régulièrement dans la « jungle » avec la même idée en tête.

C’est Anne Gorouben, une artiste engagée auprès des exilés de Calais, qui a servi de guide à Giorgio Passerone, emblématique professeur de littérature italienne, accompagné d’étudiants. Caroline Hache, professeure des écoles, a rejoint le dispositif et restera « un de nos meilleurs soutiens », comme le résume Abbas, un an après.

Une sortie « par le haut » de l’indignité

En avril 2016, ces deux mondes coorganisent une journée de débats à la fac à laquelle participent des migrants. Un pas est franchi qui sera suivi d’un autre en juin, quand trois vice-présidents de l’université de Lille rencontrent la préfecture. Entraînée par le volontarisme des universitaires, la machine administrative se met en branle et le Crous met rapidement à disposition un immeuble inoccupé de 80 chambres sur le campus de la Cité scientifique, à Villeneuve-d’Ascq. L’organisme Adoma en assurera la gestion, pour en faire un CAO.

C’EST À CE MOMENT-LÀ QUE LA PRÉFECTURE DÉCIDE DE PASSER LA LISTE DE 40 À 80, AFIN QUE LA BELLE HISTOIRE COMPTE ASSEZ DE PAGES

Mais, si tout était dans les tuyaux, le véritable feu vert n’est tombé que quelques jours avant le grand démantèlement de la « jungle ». La cinquantaine de Soudanais, la dizaine d’Afghans, les cinq Iraniens, quatre Pakistanais, trois Syriens, mais aussi l’Albanais, l’Érythréen et le Gambien n’ont eu la confirmation ferme de leur acceptation dans le programme qu’à ce moment-là.

Il fallait que l’opération serve l’image du ministre de l’intérieur et illustre la grandeur d’âme de la France en montrant une sortie « par le haut »de l’indignité où certains croupissaient depuis des mois. D’ailleurs, c’est à ce moment-là que la préfecture décide de passer la liste de 40 à 80, afin que la belle histoire compte assez de pages.

Les étudiants de l’université lilloise ont eux aussi tissé des liens avec les réfugiés et les aident au quotidien, notamment grâce à des cours de conversation. | JEAN LARIVE / MYOP

Les étudiants de l’université lilloise ont eux aussi tissé des liens avec les réfugiés et les aident au quotidien, notamment grâce à des cours de conversation. | JEAN LARIVE / MYOP

Dans les couloirs de l’université, on se raconte encore un an après la rocambolesque opération d’exfiltration durant laquelle les universitaires ont récupéré dans leurs véhicules personnels ceux que L’Auberge des migrants et l’école laïque du chemin des Dunes avaient présélectionnés. Comme la préfecture avait supprimé depuis des jours tous les départs organisés de la « jungle » afin de susciter un rush vers les premiers bus qui s’approcheraient au matin du démantèlement le lundi 24, il n’était pas question d’envoyer un autocar une semaine avant à la sortie du bidonville. Humanitaires et enseignants ont donc assuré la noria entre la « jungle » et l’entrepôt de L’Auberge, où un bus les attendait pour les emmener vers leur nouvelle vie, souvent sans bagage ni parfois même de chaussures.

Leur niveau de français évalué, une clé de chambre en poche, deux couvertures, des draps et un oreiller dans les bras, les 80 réfugiés ont revu un lit, un vrai, avant de recevoir la visite le lendemain du préfet de région et le surlendemain du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve.

L’importance des bénévoles

Pris en charge dans le cadre de la législation sur les demandeurs d’asile, le groupe a vu son hébergement, sa nourriture, son accompagnement social et administratif financés toute l’année passée par la puissance publique, à raison de 25 euros par jour. L’université de Lille, elle, a offert l’exonération des droits d’inscription et les cours. Le reste a été possible grâce aux bénévoles qui n’ont compté ni leur temps ni leurs efforts pour aider ces jeunes hommes un peu perdus.

Le 15 septembre, c’est l’heure des embrassades de rentrée entre Alam et trois étudiantes qui l’ont aidé en français l’année passée. « Retrouvailles entre amis », sourit Camille Doré, 23 ans. Avec Ghésia Hoeel, étudiante en droit comme elle, et Claire Dubocquet, étudiante en psychologie, elles ont commencé par assurer du soutien en français. « Puis on a invité le groupe des Afghans et des Pakistanais au bowling. En retour, ils nous ont préparé un repas tradi. C’est une rencontre vraiment riche », observe la jeune femme, qui, comme tant d’autres à Lille, a joué la carte de l’accueil.

Abdul. Si d’autres universités ont lancé des initiatives du même type, le financement national se fait toujours attendre. | JEAN LARIVE / MYOP

Abdul. Si d’autres universités ont lancé des initiatives du même type, le financement national se fait toujours attendre. | JEAN LARIVE / MYOP

Face à cet élan de générosité, les étudiants ont répondu par un volontarisme qui force l’admiration de ceux qui les côtoient. « Il est clair qu’ils savent pourquoi ils sont là », souligne Isabelle Lamarre, agente de service du Crous à la résidence Galois, qui joue parfois les mamans de substitution. Ce courage a aussi touché le préfet de région qui a récompensé plusieurs d’entre eux dans le cadre d’une cérémonie de mise à l’honneur des « prodiges de la République ».

Les 80 étudiants de Lille peuvent à nouveau rêver d’avenir, mais leurs anciens compagnons de « jungle » n’en sont pas tous là. Sur les 8 000 évacués de Calais, huit sur dix ont obtenu le statut de réfugiés. Ce n’est que le premier pas de la longue course d’obstacles qui les attend, lorsqu’ils arrivent sur le marché du travail sans diplôme français

Ateliers échanges de bonnes pratiques GRDR – Nov/Décembre 2017

Plusieurs ateliers d’échanges de bonnes pratiques sont organisés jusqu’à décembre. Un.e ou plusieurs intervenant.e.s seront mobilisé.e.s sur chaque thématique.

Ces rencontres auront pour finalité de produire un petit guide à destination des travailleuses et travailleurs sociaux et de santé autour des sujets identifiés pendant le forum. L’intelligence collective et les compétences de chacun permettront d’établir l’outil le plus pertinent possible, incluant un répertoire, à diffuser largement aux professionnels de la métropole lilloise.

Les ateliers sont les suivants :

Atelier « Accès à l’emploi » : (avec le Corif)
Le 17 Octobre de 17h à 19h

Atelier « Parentalité et schémas familiaux » : (avec le CSI)
Le 7 Novembre de 17h à 19h

Atelier « Violences faites aux femmes migrantes » : (avec Voix de Nanas)
Le 14 Novembre de 17h à 19h

Atelier « Santé mentale et migration » : ( avec Diogène)
Le 30 Novembre 2017 de 17h à 19h

Atelier  » Promotion de la santé sexuelle » : ( avec la Rifen)
Le 5 Décembre de 17h à 19h

Les rencontres se feront au Grdr, 235 bd Paul Painlevé, 1er étage salle R1 A.

Paris Match // Ouistreham, la nouvelle route des migrant.e.s

Ouistreham: la nouvelle route des migrants

Paris Match|

De notre envoyée spéciale à Ouistreham Pauline Lallement

Près de Caen, sur les plages du Débarquement, des dizaines de migrants cherchent à embarquer pour l’Angleterre.

Céline a commencé à les apercevoir dans une station-service à l’entrée de la ville, lorsque son fils lui a lancé : « Regarde, maman, les gendarmes font des pompes. » Comment expliquer à un enfant que l’agent n’est pas en plein exercice physique mais à la recherche d’un passager clandestin sous un camion ? « Ça nous perturbe, on ne sait pas quoi faire », commente la jeune femme. Dans les fossés, entre les platanes, des réfugiés sont assis sur leurs talons. Seules leurs têtes dépassent. Ils fixent les camions. En ville, d’autres se regroupent ou se cachent derrière des voitures, côte à côte dans le dernier virage emprunté par les routiers avant le ferry. Prêts à bondir au moindre ralentissement.

« Avec la gendarmerie, c’est Tom and Jerry », plaisantent-ils. Ils attendent des heures. Ahmed, 16 ans, essaie tous les jours. Coiffé d’une casquette, en vêtements sombres trop grands pour lui, l’adolescent raconte : « Tu trouves les essieux du camion, tu te glisses la tête la première… Nous, on connaît le danger. » Parfois ils se trompent de camion et se retrouvent au marché aux poissons, à 100 mètres de l’entrée du ferry. Ou encore plus loin, à Lyon. Ils connaissent les horaires de tous les bateaux : 8 h 30, 16 h 30, 23 heures. Entre 23 h 30 et 5 heures, ils rentrent dans leur bois humide, des ombres dans l’obscurité.

C’est à 4 kilomètres du ponton sur lequel s’attardent les touristes pour profiter du panorama sur les plages du débarquement. A 4 kilomètres de ces haut-parleurs qui appellent « les voyageurs à destination de Portsmouth ». Là-bas, les pêcheurs guettent le premier frémissement de l’onde, comme les cormorans qui, à cet exercice, sont plus habiles. Ici, c’est la forêt, et une traque entre êtres humains. Les gendarmes chassent une poignée d’hommes, terrés dans un petit bois. Ils se sont rassemblés autour du feu. Les traits tirés par le manque de sommeil, les vêtements sales. Ils éclatent parfois de rire. Le rire sonore de ceux qui ne s’apitoient pas sur leur sort. « C’est bon », répète l’un d’eux.

Pommettes saillantes et regard rieur, Issa, 18 ans, s’allonge sur un long sac en papier : on y voit encore un splendide labrador. Avant, on y transportait des croquettes Pedigree, à présent, il fait office de matelas. « Certains ont des sacs de couchage, d’autres de simples plastiques pour les protéger de la pluie. Dormir dehors n’est pas vraiment ma “tasse de thé” », lâche-t-il avec un humour quasi british. C’est tout ce qu’il possède. Aucun effet personnel, à part une brosse à dents dans une poche et, dans l’autre, un téléphone souvent déchargé. A quelques mètres de chevaux racés dans une prairie, deux hommes se lavent le visage au bord du canal de l’Orne. Pour la douche, il faut se rendre dans les associations de Caen, à 14 kilomètres par le chemin de halage.

Le fourgon des gendarmes a disparu. Au milieu de ses compagnons aussi inlassables que lui, Issa reprend le chemin du port. Depuis trois mois, il a appris à le connaître : « Après le Soudan, le désert, la Libye et la Méditerranée, le passage en Angleterre est la cinquième étape de notre voyage, on y arrivera », promet-il… à nous autant qu’à lui-même.

En errance depuis six mois, parfois un an, la plupart des réfugiés de Ouistreham viennent de la tribu des Zaghawa, au Darfour. Ils ont entre 15 et 26 ans et, pour la plupart, sont enfants de bergers. Nombre d’entre eux, réfugiés climatiques à cause de la sécheresse, ont perdu leurs bêtes. Victimes des Janjawids, milices tribales, ils empruntent la route de l’Europe. « On se fait aussi persécuter par Omar El-Bechir, notre président. C’est lui qui nous pousse à partir », complète Issa. Sur leurs téléphones, ils n’hésitent pas à montrer les photos de blessures de membres de leur tribu. S’ils parlent entre eux un dialecte dérivé de l’arabe, Issa pratique un parfait anglais. Il avait 14 ans quand il a décidé de partir. C’est pour cela qu’il a commencé à chercher de quoi payer la dîme des passeurs. Il a quitté le lycée, travaillé dans les mines d’or. Accroché par une corde à la taille, il s’est enfoncé dans d’étroits conduits. Depuis la séparation du Soudan du Sud et du Nord, en 2011, l’industrie aurifère est devenue le nouveau pétrole. Les effondrements dans les mines illégales sont légion et les morts nombreux. Lui a survécu et, il y a six mois, a embrassé une dernière fois Nagaw, sa mère, et ses cinq frères et sœurs.

La traversée du désert libyen, avec 26 autres personnes à l’arrière d’un véhicule, a duré six jours. « Il y avait trop de monde. On ne tenait que sur une seule fesse, la douleur était insupportable. Le soleil était si fort que ma peau a changé de couleur. On n’avait droit qu’à un verre d’eau par jour. Si le véhicule se perdait, on mourait ; s’il s’enlisait, on mourait aussi », raconte-t-il d’un trait, comme pour se débarrasser du souvenir. L’évocation de ce pays donne encore des frissons à tous ceux qui l’écoutent. Issa y a connu la prison. « Les geôliers appellent nos familles pour obtenir des rançons. Je sais que ma mère s’est endettée pour me libérer. Je dois travailler maintenant pour rembourser ma dette. » Il n’ose pas l’appeler et s’inquiète pour elle.

La suite, c’est Ali, 16 ans, qui la raconte en français, car il a appris la langue au Tchad. Comme tous, il a connu l’enfer de la traversée en Méditerranée. « Il y avait des enfants, des grands-mères, des Nigériens, des Erythréens, des Algériens, etc. Le pilote, lui, était ghanéen. » Le prix du billet varie de 150 à 1 000 euros, en fonction de la nationalité. Ali se souvient du nombre exact de passagers au départ : 152. Et du nombre exact de morts : 80. « C’était un bateau gonflable. Si tu étais sur les côtés, tu n’avais aucune chance. Les boudins se dégonflaient à gauche comme à droite. » Les appels de détresse, les heures de prières, il n’a rien oublié. « Mon ami Sidic avait 15 ans, il est mort là-bas », lâche Ali. Puis un bateau de secours est venu les sauver. En Sicile, Ali a repris la route, direction la France : Vintimille, Marseille, puis Paris. Porte de la Chapelle.

Une légère moustache vient de poindre sur son visage de poupon. Ses cheveux coupés en brosse et ses cils recourbés lui donnent un air encore plus juvénile. Hamid, 17 ans, entre, comme les autres, dans la catégorie des mineurs isolés. Il a bien essayé d’être reçu dans le centre humanitaire parisien, sans succès. Là, il entend les autres Soudanais parler de Ouistreham. « C’est devenu trop difficile de passer en Angleterre par Calais, et les tensions avec les autres réfugiés sont nombreuses. » Hamid voyage toujours avec d’autres Soudanais, rencontrés en chemin. Il se dirige vers la gare Saint-Lazare, arrive à Caen. Dans l’Intercités, il a échappé aux patrouilles de police ; sur les quais, aux contrôles d’identité. Déjà, en 2010, dans « Le quai de Ouistreham », Florence Aubenas racontait ces coins où « des étrangers circulent à pied le long des voies rapides, avec des sacs en plastique, en grappes, au bout des doigts ». Dans les squats ouverts par des associations, 150 personnes ont ainsi trouvé un abri dans la Presqu’île, à Mondeville, ou se cachent à Houlgate et Ouistreham.
Comme une légende qui circule dans les bois de Ouistreham et qu’on se répète, la nuit, à la lueur des flammes, des statistiques sortent d’on ne sait où. Sans doute de l’imagination des uns et du besoin d’espérer des autres : il se dit que trois ou quatre migrants parviennent à passer chaque mois en Angleterre. Ça suffit pour patienter. « On est partis avec l’Angleterre dans la tête, parce qu’on s’est renseignés sur Internet, mais aussi à cause du foot… on connaît les noms de tous les grands clubs », raconte Omar, 25 ans, diplômé en chimie. Lui espère travailler dans un laboratoire outre-Manche.

Le 6 juin 1944, les hommes du commandant Kieffer ont libéré Ouistreham. Pendant soixante-dix-huit jours, le commando a sécurisé l’axe du canal de l’Orne. C’est celui qu’empruntent maintenant Ahmed, Issa, Omar et les autres. Pour le 70e anniversaire du débarquement, Poutine, Obama, la reine d’Angleterre ont fait la visite. Des photos, dressées comme les drapeaux, le rappellent un peu partout dans la ville. Dans cette commune de plus de 9 000 habitants, on aime l’histoire ; mais, aujourd’hui, c’est le présent qui envahit les conversations. A la vue des étrangers, un vieil homme lance aux gendarmes : « La chasse est ouverte ! » Mais les officiers restent placides. Les effectifs de la compagnie sont gonflés de 30 à 38. Romain Bail, jeune maire LR, s’égosille : « Je ne veux pas devenir le nouveau Calais ou le nouveau Sangatte ! » Dans la nuit de jeudi à vendredi, des hélicos survolent la ville et le petit bois pour appuyer les forces aux sol. Les gendarmes repoussent les réfugiés jusqu’à Caen. Peine perdue ! Le lendemain, ils sont de retour. Françoise, ancienne enseignante, a préparé du pain de mie déjà beurré et ouvert un pot de confiture pour « ces gamins ». Christian, éducateur retraité, propose du riz au lait. Un plat qui tient au corps. François et Miguel, eux, organisent un pique-nique chaque mardi et jeudi soir. Ils savent que, pour beaucoup, ce sera le seul vrai repas de la semaine. « Mais ils ne demandent jamais rien », explique Françoise.

Hamid, le regard comme hypnotisé par le feu, chuchote : « Je n’aurais peut-être pas dû partir… Mais c’est trop tard. Si on y retourne, on nous tuera. » Il ne pleure pas, mais sa tristesse est palpable. Ali poursuit : « Je n’avais pas prévu ça, répète-t-il. Non, non, je n’avais pas prévu ça. » Le silence est lourd. Le voyage au bout de l’enfer se termine à 180 kilomètres, à Portsmouth, sur les côtes anglaises. La dernière étape semble infranchissable et cruelle. n @pau_lallement Les prénoms ont été changés.

Grande-Synthe, état des lieux – Octobre 2017

Grande-Synthe : état des lieux

Par Magali de Lambert (La Cimade),11 octobre 2017

200 au mois de mai suite à l’incendie du camp de la Linière, ils étaient plus de 700, femmes, enfants, hommes et mineurs non accompagnés, lors de leur expulsion du bois du Puythouck le 19 septembre dernier à Grande-Synthe.

Les multiples interpellations associatives auprès des pouvoirs publics n’y ont rien changé : au fil des mois, la situation des exilés s’est gravement détériorée, sous les yeux des bénévoles se relayant tant bien que mal pour subvenir aux besoins les plus élémentaires de ces personnes, et palliant à nouveau aux carences étatiques.

L’État, réitérant sans relâche sa volonté d’éviter l’apparition de « points de fixation » sur le littoral, a préféré faire la politique de l’autruche. Tout au plus une rampe d’eau a été installée par la mairie.

Après le déni, un soupçon de réalité : début octobre, la mise en place d’un accueil de jour sur le site, ainsi que des maraudes pour une mise à l’abri, ont été annoncées. Une semaine après sa mise en œuvre, le dispositif sous-dimensionné et flou, fait déjà l’objet de critiques : absence d’interprètes et d’information juridique, non prise en charge des mineurs non accompagnés, etc…

Un accueil digne, inconditionnel et respectueux des droits fondamentaux se fait encore attendre pour ces personnes exilées « en transit » de la commune, et plus largement du littoral.