Conférence de Michel Agier // 30.11.2015 – 19h // Auberge de jeunesse, Calais

L’encampement: du monde à Calais

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« Camps de réfugiés, camps de déplacés, campements de migrants, camps d’étrangers, zones d’attente pour personnes en instance, zone de transit, centres de rétention ou de détention administrative, centres d’identification et d’expulsion, points de passage frontalier, centres d’accueil de demandeurs d’asile, centres d’accueil temporaires, villages de réfugiés, villages d’insertion de migrants, « ghettos », « jungles », foyers, maisons des migrants… Ces mots, dont la liste s’allonge sans cesse, sont devenus depuis la fin des années 1990 chaque jour davantage présents dans l’actualité sociale, politique et médiatique de tous les pays. Presque familier déjà, ils désignent une réalité aussi évidente que polémique et complexe: les camps sont en train de devenir l’une des composantes majeures de la « société mondiale », et le lieu de vie quotidienne de dizaines des millions de personnes dans le monde. […]. La solution du camp sous toutes ses formes […], [l’e]ncampement du monde se présente ainsi comme l’une des formes du gouvernement du monde, une manière de gérer l’indésirable. »

C’est par ces mots que débute l’ouvrage collectif « Un monde de camps » dirigé par Michel Agier (2014, éd. La Découverte).

Invité par la Plateforme de services aux migrants (PSM), Michel Agier (anthropologue, directeur d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)), sera présent à Calais pour une conférence publique au cours de laquelle il défendra l’idée que la « new jungle » n’est pas seulement un bidonville, qu’elle n’est pas seulement un désastre humanitaire, et qu’elle n’est pas uniquement un campement; mais bien un camp mis en place par l’autorité publique pour gérer des personnes indésirables.

Un débat avec la salle suivra l’intervention de Michel Agier.

La conférence se tiendra le lundi 30 novembre à 19h à l’Auberge de jeunesse-Centre européen de séjour de Calais (rue du Maréchal de Lattre de Tassigny à l’angle avec la rue Alice Marie).

Inscription souhaitée: https://frama.link/agier

Communiqué de presse // 17.11.2015 // Non, le mouvement No Border n’est pas responsable de l’augmentation de la tension dans le Calaisis

Organisations signataires

Alternative libertaire, Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie (ACORT), Attac, Auberge des migrants (Calais), Barbed Wire Britain Network (Grande-Bretagne), Collectif Calais, Ouverture, Humanité (Calais), Collectif de soutien des exilés (Paris), Comité catholique contre la faim et pour le développement-Terre Solidaire (CCFD), Droits devant!!, Emmaüs Dunkerque, Emmaüs France, Emmaüs International, Ensemble !, Federación de SOS Racismo del estado español, Fédération des Associations de Solidarité avec Tou.te.s les Immigré.e.s (FASTI), Femmes Egalité, Groupe d’information et de soutien des immigré.e.s (GISTI), La  Ligue des droits de l’Homme (LDH), Le Réveil Voyageur (Calais), Migreurop (réseau européen et africain), Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), Parti communiste des ouvriers de France (PCOF), People to People Solidarity – Watford & Hertfordshire, Réseau Éducation sans frontières (RESF), Sang pour sans, Service jésuite des réfugiés (JRS France), Syndicat des avocats de France (SAF), Terre d’errance (Norrent-Fontes, Pas-de-Calais), Union Syndicale Solidaires


« Ils incitent les migrants à des actes de violence ». « Ils profitent du désarroi et de la détresse des migrants, et les poussent (…) à l’émeute ». « Ils utilisent les migrants pour leur propre combat ».

Le ministère de l’intérieur, la maire de Calais, la préfète du Pas-de-Calais ont uni leurs voix pour accuser les militants No Border d’être à l’origine de l’augmentation de la tension à Calais et à l’intérieur du ghetto où ont été assignés plusieurs milliers d’exilé.e.s.

Les No Border les inciteraient à affronter les forces de l’ordre, leur conseilleraient de bloquer les camions sur les routes pour passer en Angleterre, et les dissuaderaient d’accepter des propositions alternatives d’hébergement…

Nous, associations et collectifs qui soutenons les exilé.e.s, affirmons que ces accusations sont mensongères et infondées.

Depuis des années, le mouvement No Border œuvre en solidarité avec les migrant.e.s de Calais, au travers d’actions de toutes sortes. Aide matérielle, accompagnements administratifs et sanitaires, conseil juridique, à l’instar de ce que pratiquent les autres organisations du Calaisis, mais aussi ouverture de divers squats pour des exilé.e.s laissé.e.s à la merci des vents et de la pluie, et recueils d’observations des violences policières qui a ouvert la voie à plusieurs enquêtes du Défenseur des droits aux conclusions accablantes pour l’administration. C’est de toute évidence cette obstination à établir et à dénoncer les violences institutionnelles que les pouvoirs publics entendent faire payer aux No Border, n’hésitant ni à user de la calomnie pour les marginaliser, ni à instrumentaliser l’appareil judiciaire.

La violence, de quel côté est-elle ?

Des milliers de personnes qui ont fui les guerres et les dictatures contraintes de survivre dans un terrain éloigné de tout, sans toit, quasiment sans eau, ni toilettes, sans accès aux soins suffisants ni à une information juridique de qualité… La violence n’est-elle pas dans l’indignité d’un tel traitement ?

La violence, c’est aussi la récusation systématique des conclusions de toutes les enquêtes qui, depuis des années, apportent les preuves de graves dérives de la part des pouvoirs publics, qu’il s’agisse des conditions d’accueil, du comportement des forces de l’ordre ou de la passivité de la justice. Cette mauvaise foi s’applique de la même manière aux observations convergentes du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, du Défenseur des droits et de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), de Human Rights Watch, ou d’associations nationales. Elle se manifeste, par ailleurs, par l’ignorance de constats en manquement aux règles de l’asile de l’Union européenne ou par la contestation de décisions de justice, comme celle, toute récente, du Tribunal Administratif de Lille ordonnant des améliorations urgentes des conditions de vie dans le ghetto de Calais.

La violence, c’est encore  la volonté des autorités aussi bien nationales que municipales de reléguer les personnes migrantes loin de la ville, de chercher à les rendre invisibles, en ne tolérant leur présence qu’en un lieu excentré que les autorités appellent « la lande » pour dissimuler qu’il est en réalité un bidonville situé à la fois sur une ancienne décharge, une zone classée Seveso et un espace naturel protégé.

La violence, c’est aussi cette politique de dispersion qui entraîne des centaines d’interpellations et de placements en rétention illégaux aux quatre coins du territoire français, dans l’unique objectif de repousser les personnes exilées loin de Calais et des autres camps du Nord Pas-de-Calais. C’est une politique absurde et coûteuse qui n’a qu’un résultat : davantage d’humiliation et de traumatismes.

La violence, c’est enfin celle de murs et de barbelés toujours plus nombreux et sophistiqués, celle d’une frontière entre la France et la Grande-Bretagne qui déroge aux règles de libre circulation au sein de l’UE et a ouvert la voie à une coopération policière franco-britannique qui permet la multiplication des contrôles à la faveur d’un empilement d’accords bilatéraux[1]. En étanchéisant la Manche et la Mer du Nord, cette coopération policière transforme le Calaisis en nasse où s’agglutinent les personnes migrantes, avec pour conséquence la multiplication de prises de risque et d’accidents trop souvent mortels pour franchir l’obstacle à tout prix, selon la même logique qu’en Méditerranée.

Dans un contexte aussi hostile, comment croire que les personnes exilées aient besoin de conseils ou d’encouragements d’une pincée d’activistes pour tenter de forcer le passage, alors même que leur nombre – entre 4 500 et 6 000 -, qui n’a jamais été aussi élevé, leur confère une capacité renforcée de résistance et d’initiative ?

Pour les pouvoirs publics, les attaques calomnieuses contre le réseau No Border présentent l’avantage de détourner le regard de l’opinion de leurs propres responsabilités. Depuis près de vingt ans, tous les gouvernements, quelle que soit leur couleur politique, ont méthodiquement créé les conditions d’un pourrissement qui, au-delà de Calais, affecte une zone géographique toujours plus large.

À travers les militants No Border, ce sont tous les membres de nos organisations qui sont visés par des accusations sans autre objectif que de faire oublier où est la violence et où sont les responsabilités.
Nos associations et collectifs ne sont pas toujours d’accord et parlent rarement d’une seule voix. Mais nous ne laisserons aucun d’entre nous être tenu pour responsable de la violence du contexte actuel.

Nos organisations saluent la présence du mouvement No Border à Calais et reconnaissent l’importance du travail mené par ses militants.


[1]     Entre autres, Protocole de Sangatte (1991), Protocole additionnel au protocole de Sangatte (2000), Traité du Touquet (2003), Accord modifiant l’Arrangement sur le Protocole additionnel au Protocole de Sangatte (2007), Arrangement franco-britannique (2009), Déclarations communes des ministres de l’intérieur français et britanniques (2014 et 2015)

Poésie vagabonde

Poème du jeune Paolo Busolin, 11 ans, Toulouse

« Le vagabond »

Il marche lentement,
Il cherche une cheminée
Il cherche un foyer
Comme je le comprends.

Ce n’est pas de ma faute
S’il est ainsi
A ce moment précis
J’espère qu’il pourra au moins sécher ses bottes.

Il vagabonde dans l’espoir
De trouver un jour sa maison
Et que demain sera le bon
De jour en jour il accumule le désespoir.

Le moment où il passera
Devant chez moi
Je lui donnerai un toit
C’est ce que tout le monde se dit tout bas.

Mais dans leurs vraies pensées
Il le trouve sale et dégoutant
Même s’il est innocent
C’est cela la vérité.

Paolo Busolin

Calais: comment l’état éloigne les migrants de la jungle? // Blog de Médiapart / 9 novembre 2015

Vue aérienne de la « new jungle » à Calais, le 1er octobre 2015. © ReutersVue aérienne de la « new jungle » à Calais, le 1er octobre 2015. © Reuters

En moins d’un an, le nombre de migrants pris dans la nasse a doublé et les conditions de vie dans la « new jungle » se sont détériorées au point de devenir un sujet de honte nationale. Le paradoxe pour le gouvernement est le suivant : en s’érigeant en garde-barrière zélé de l’Angleterre, Bernard Cazeneuve a créé l’un des plus gros « points de fixation », selon son expression, du vieux continent qui fait face à l’exode de réfugiés le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale. Comment dès lors gérer ce qu’il a participé à fabriquer ?

L’action publique a d’abord tardé à être perceptible, malgré les multiples déplacements du ministre de l’intérieur (sept au total depuis sa prise de fonctions en avril 2014). Le bidonville est devenu si insalubre que la justice vient de condamner l’État. Les conclusions de la décision sont à la hauteur du désastre : « En raison d’un accès manifestement insuffisant à l’eau et à des toilettes et de l’absence de ramassage des déchets, la population du camp est confrontée à une prise en compte insuffisante de ses besoins élémentaires en matière d’hygiène et d’alimentation en eau potable et se trouve exposée à un risque d’insalubrité », écrit le juge des référés dans son ordonnance du 2 novembre. « Il est ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à ne pas subir de traitements inhumains et dégradants », ajoute-t-il. Les autorités sont par conséquent sommées de créer dix points d’eau supplémentaires et une cinquantaine de toilettes, de mettre en place un dispositif de collecte des ordures, de procéder au nettoyage du site et de permettre l’accès des services d’urgence au camp.

Trop tard, mais aussi trop peu. Manuel Valls attend la fin de l’été pour se rendre à Calais alors que l’afflux massif a commencé dès le printemps et que les associations tirent en vain la sonnette d’alarme : le 31 août, le premier ministre annonce enfin la construction d’un camp en dur. Mais pas pour tout le monde, ni pour tout de suite – les quelque 1 500 places de type containers promises pour janvier 2016 font pâle figure en comparaison des dizaines de milliers de tentes prévues par les autorités turques et jordaniennes, avec le soutien du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), pour héberger des centaines de milliers de réfugiés syriens.

Le 21 octobre, Bernard Cazeneuve retourne sur place. Avec lui, l’État déploie toute la panoplie de ses possibilités. Telle qu’il la présente, sa politique comporte deux volets : l’un vise à « humaniser » l’accueil des migrants dans la « jungle », l’autre à faire preuve de « fermeté » en renvoyant dans leur pays d’origine « ceux qui n’ont pas vocation à s’installer en France », selon le diptyque mimant l’équilibre repris par la droite comme par la gauche au pouvoir depuis quinze ans. Nouveauté, le ministre de l’intérieur en ajoute un troisième, implicite mais substantiel, qui consiste à éloigner de la ville autant d’exilés que possible… afin, selon les expressions les plus entendues dans l’espace politico-médiatique, de « faire baisser la pression » ou de « désengorger Calais ».

Côté « main tendue », en écho à l’appel de 800 personnalités publié dans Libération, le ministre s’engage à mettre à l’abri 400 femmes et enfants, dont la moitié sous des tentes chauffées ; avec Marisol Touraine, la ministre des affaires sociales, il se propose d’améliorer la prise en charge sanitaire : sont mis à contribution un médecin, un psychologue et un kinésithérapeute, réservistes de l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus), sollicité en cas de catastrophe en France ou à l’étranger. Ils sont appelés à intervenir dans le centre Jules-Ferry, accueil de jour ouvert en janvier 2015 à proximité de la « jungle » officialisée, pour augmenter le nombre des consultations et mener des actions de prévention (vaccination, contraception, etc.). Ces mesures font suite à de nombreuses alertes : celle du rapport du préfet Jean Aribaud et du président de l’Observatoire national de la pauvreté, Jérôme Vignon, remis le 1erjuillet, ainsi que celle du rapport rédigé par six médecins, rendu public le 29 octobre dernier. Attendues par les associations et les bénévoles présents au jour le jour aux côtés des migrants, ces dispositions sont considérées comme un pas en avant insuffisant par rapport à l’étendue des besoins et des efforts reposant quotidiennement sur leurs épaules.

En parallèle aux mesures d’aménagement des lieux, le ministre, à l’écoute d’une opinion publique perçue comme réfractaire à l’accueil des réfugiés, accroît les effectifs des forces de l’ordre, le nombre de gendarmes et de CRS atteignant 1 760 (dont 1 125 forces mobiles), soit plus d’un fonctionnaire pour six exilés. La « sécurisation » de la zone est justifiée par ses promoteurs comme étant nécessaire face aux violences générées par la misère dans la « jungle » – des vols et des agressions y ont été constatés, mais également des ratonnades de la part d’habitants extérieurs au campement. Devenue omniprésente, la présence policière produit des effets dissuasifs à l’égard des migrants, surtout lorsqu’elle se transforme en harcèlement à leur encontre, voire en matraquage, selon des pratiques qui, bien que filmées et connues de tous, ne donnent lieu à aucune remise en cause.

« On souhaite offrir un temps de répit dans des conditions stables et rassurantes »

La méthode de l’éloignement tous azimuts s’inscrit dans ce sillage. Pour faire disparaître la « jungle », le gouvernement se donne comme objectif d’en faire partir les occupants. De manière volontaire ou par la force. C’est ainsi que les interpellations et les placements en rétention se multiplient (lire notre article). En deux semaines, plusieurs centaines de personnes – près de 600 selon la Cimade – ont été envoyées au quatre coins de la France afin d’y être enfermées.

La manœuvre est inique : originaires pour la plupart d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, d’Érythrée, du Soudan et de Syrie, les étrangers visés sont majoritairement inexpulsables car ils viennent de pays instables, en guerre ou dans lesquels la répression fait rage. La France les enferme tout en sachant que la reconduite à la frontière – censée justifier le maintien en rétention – n’a aucune chance d’être exécutée. De fait, quand ils ne sont pas libérés par les juges, c’est le représentant du Pas-de-Calais qui s’en charge, ce qui a conduit le Syndicat de la magistrature à dénoncer un « détournement manifeste de procédure »« Le ministre de l’intérieur s’est lancé dans une vaste opération de dispersion des migrants rassemblés dans la région de Calais dont la présence, décidément trop visible, signe l’implosion d’un dispositif d’asile conçu pour dissuader au lieu d’accueillir », affirme-t-il dans un communiqué. Les associations assurant l’accompagnement juridique des étrangers en rétention accusent l’État d’organiser leturnover en libérant des places pour éparpiller le plus d’exilés possible.

Affichette adressée aux exilés du Calaisis signalée sur le blog Passeurs d'hospitalités.
Affichette adressée aux exilés du Calaisis signalée sur le blog Passeurs d’hospitalités.

L’autre stratégie est toute nouvelle et se veut exceptionnelle, hors du droit commun. Elle consiste également à éloigner les exilés de Calais, mais sans les priver de liberté. En plus des 2 000 places proposées loin de la ville à celles et ceux qui acceptent de demander l’asile en France (voir l’affichette ci-contre), des« maraudes sociales » sont organisées dans la « jungle » pour convaincre « toutes les personnes qui le souhaitent » de bénéficier d’un mois d’hébergement… pourvu qu’elles quittent la région. Les conditions sont minimales : renoncer à aller en Grande-Bretagne, selon la préfecture du Pas-de-Calais, ce qui correspond à une promesse en l’air sans contenu juridique.

« On souhaite offrir un temps de répit dans des conditions stables et rassurantes, a affirmé le ministre de l’intérieur lors de sa visite à Calais, pour que chacun puisse reconsidérer son projet. » Quelque 850 migrants auraient accepté de quitter la ville depuis le 27 octobre, pour être « mis à l’abri » temporairement (le financement est à la charge de l’État). Certains se retrouvent à Istres dans les Bouches-du-Rhône, d’autres à La Guerche-de-Bretagne en Ille-et-Vilaine. Partout en France, les préfectures se mobilisent pour convaincre les maires d’accepter cette nouvelle requête après leur avoir demandé de trouver des hébergements pour les 30 000 demandeurs d’asile syriens et érythréens (sur deux ans) répartis à partir des hotspots grecs et italiens dans le cadre du plan européen.

À Médecins du monde, Jean-François Corty considère comme une avancée la mise en place de tels « centres de répit » où les personnes ont la possibilité « de souffler et de se poser » hors de la boue et des intempéries. « L’État a repris l’idée que nous avions proposée avec d’autres lieux de premier accueil », indique-t-il tout en s’interrogeant sur la suite que les pouvoirs publics vont donner à ce dispositif.

Qu’arrivera-t-il aux bénéficiaires dans un mois ? Seront-ils remis à la rue ? Le flou demeure. L’espoir du gouvernement est qu’ainsi revigorés, ils renoncent à se rendre à Calais ; la France est si peu sollicitée dans le mouvement de population actuel qu’elle se trouve dans la situation inhabituelle où elle peut se payer le luxe d’inciter les exilés à demander l’asile sur son territoire. Mais les représentations que les migrants se font d’un pays sont tenaces. Il est probable que beaucoup, après avoir pris tant de risques pour venir, poursuivent leur chemin pour rejoindre leurs proches et trouver un emploi dans un pays, la Grande-Bretagne, dont, pour la plupart, ils parlent la langue. Les militants du Calaisis observent d’ailleurs que de nouvelles routes s’ouvrent viaDunkerque ou la Belgique et les Pays-Bas. Des mini-campements apparaissent ici et là. Disséminés, ils sont considérés comme moins problématiques par les pouvoirs publics, car moins visibles.

Calais hors la loi // Blogs de Mediapart // 27.10.2015

Calais hors la loi

La situation à Calais et dans la région semble à un tournant, un tournant assez large. Il a commencé il y a quelques mois, ce fut le « déménagement » sur la zone actuelle : le 30 Mars 2015, sous une pluie battante et par un vent de force 7, neuf cents exilés « persuadés » par les autorités que c’était la bonne solution, neuf cents exilés arrivèrent du squatt « Tioxyde » et du Bois Dubrulle, à pied, en poussant des chariots de supermarché, où s’entassaient de pauvres bagages, des branchages servant d’armatures aux abris et des couvertures.

La localisation, dans une zone de dunes et de marécages, autour de l’ancien centre aéré de la ville, le centre Jules Ferry, à 7 km du centre  ville, le fait que ce soit le seul lieu « toléré », établit de fait une relégation.Sans abris, hors de la vue de tout le monde, hors des commodités et des services, des commerces, des administrations de la ville, de la vie collective française et citoyenne. Ce lieu est hors de la loi française aussi, il faut le constater [1] : passages à tabac sur la route, rixes et trafics au sein du camp, alcool en vente libre. Même si c’est à échelle variable, même si ça ne touche pas tout le monde directement, ça rend des actes illégaux et des délits possibles, c’est admis, presque normal…La police française, très visible sur le chemin qui mène au bidonville, présente aux portes du bidonville et au sein de la plate forme de services Jules Ferry, est maintenant présente à l’intérieur du bidonville pour des « patrouilles de surveillance », qui sont tout sauf rassurantes : les excès des policiers, la violence qu’ils exercent envers les exilés en ville, ou aux abords du Tunnel ou du port, lors des tentatives d’embarquement à bord des camions, ne rend pas possible d’imaginer qu’ils vont protéger les personnes qui en auraient besoin. De toutes parts la menace de violences est là, et donc la crainte permanente, l’insécurité pour les exilés qui habitent là et subissent cette relégation. Tous les exilés habitent là, c’est le seul lieu « toléré » par les autorités, ils sont donc 6000 actuellement, de nationalités, d’ethnies, de cultures, de religions différentes, d’histoires différentes, parfois des passés de guerre entre eux au pays. 6000 avec  des projets différents, ayant pour la plupart, vécu un départ du pays et un voyage traumatisants. Ils vivent actuellement  dans des conditions matérielles atroces : le froid, la pluie, l’absence ou l’insuffisance d’eau, de WC, l’absence ou l’insuffisance de ramassage des ordures, la difficulté de trouver suffisamment à manger, de se vêtir, d’avoir des nouvelles des proches…Ils vivent dans l’obscurité dès la nuit tombée : pas d’électricité en dehors de l’éclairage des deux voies piétonnes qui traversent le bidonville. Ils sont dans la complète incertitude de l’avenir : tenter ou non le passage en Grande Bretagne, y arriver ou refaire et refaire les tentatives… Payer… Ou renoncer, demander ou non l’asile, quelles chances de l’obtenir, comment survivre en attendant ? Renoncer à rejoindre des proches, plus ou moins proches, renoncer à sa langue, ou même à l’anglais qu’on a adopté…Recommencer ? Renoncer et vivoter sur ce lieu sordide, de petits boulots, petits services, petits trafics, jusque quand ? Dans tous les cas, c’est la grande incertitude sur l’avenir, et l’angoisse.

Du fait de ces conditions de relégation, de cette absence de choix et de la violence de toute nature qui s’exerce sur les exilés, on doit prendre acte du fait que ce lieu, quel que soit le nom qu’on lui donne, le « bidonville », la « new jungle », la « lande », le « ghetto », est un lieu qui ne relève pas, de fait, de la loi française, même si, en théorie, elle devrait s’appliquer. La France est un Etat de Droit, elle dispose d’une séparation des pouvoirs. Le droit dit la loi, et la police fait appliquer la loi. Ici, on est loin du compte. Nous sommes dans un Etat d’exception. Les exilés ne sont pas des individus, encore moins des citoyens. On parle de flux migratoire, de question migratoire, quand ce n’est pas d’invasion… Ici les gens, on peut les battre, les gazer, dénier leur parole et celles de leurs témoins[2]. Ici, un mort de plus accidenté à l’entrée du tunnel, ça donne juste lieu à un commentaire : « Le trafic n’a pas été interrompu. »

Et maintenant, cet Etat d’exception va être formalisé, c’est l’établissement d’un camp. Et bientôt, pour entrer dans le camp, pour des raisons de « sécurité », d’  « efficacité », de « lutte contre les trafics », il faudra être répertorié, donner ses empreintes, et sa liberté. Syrien ou pas, le choix de sa destination, le choix de vie est nié, au mépris de ce qui fonde l’Etat européen, la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen[3]. Et pourtant, ce lieu de déréliction est un lieu de vie ! C’est ce qui frappe tous les visiteurs, et ils sont nombreux : journalistes, bénévoles, militants, chercheurs, artistes, même les officiels en visite en sont témoins ! Des hommes -et des femmes- vivent ici, et les activités humaines sont manifestes : épiceries, restaurants, coiffeurs, écoles, bibliothèques, églises et mosquées, lieux de rencontre collectifs, espace d’accueil des arrivants. Lieu manifeste d’activité humaine, de créativité de générosité et d’arnaque aussi, qui témoigne du fait que, quelle que soit la situation, l’homme n’a pas « besoin que de pain » ! Ce qui frappe aussi est l’accueil du visiteur, pour peu qu’il soit lui-même ouvert, qu’il ne vienne pas en « prédateur » d’images, de témoignages monnayables  ou d’émotions. Le visiteur bienveillant se contente de   marcher un peu,  il croise quelques regards, échange des sourires, se présente comme un ami et il peut partager un moment, une conversation, un thé, de la musique, une partie de foot, ou des idées, beaucoup plus facilement que dans « la vie normale ». Ce faisant, le visiteur lui aussi a la sensation de rester humain, malgré tout.

Comment résister devant cette menace, l’établissement officiel d’un Etat d’exception dans ce lieu ? Permettre la parole, être un interlocuteur, laisser la place à tous les interlocuteurs bienveillants, prendre acte de tout ce qui fait l’histoire et la culture de ces hommes et de ces femmes, faciliter les rencontres, l’expression : lieux de parole, lieux de culte, lieux de culture, lieux de discussion, de confrontation, élaboration d’un Journal, d’émission de radio, de films où ce sont les intéressés qui prennent la parole, entendre cette parole. La Société passe aussi par l’acte de faire connaître  la loi, de dire les droits. « Sans papiers », mais pas sans droit ! Faire connaître, pour ne pas les oublier, les droits qui sont dans la loi française : le droit à être protégé quand on est une femme, un enfant, une personne vulnérable. Le droit à être abrité, et même à avoir un logement pérenne et stable, le droit à avoir accès à une nourriture suffisante, l’accès aux soins médicaux nécessaires, bref, le droit d’avoir les besoins fondamentaux couverts. Le droit de ne pas subir de violences, et celui de porter plainte, et d’être entendu. Le droit d’être un justiciable comme les autres !

Et condition essentielle, pour ces raisons mêmes, ce lieu doit rester un lieu ouvert aux bénévoles, aux citoyens, pas un lieu clos avec encore des barbelés, des prises d’empreintes et des badges.

Un texte de Martine Devries, Joel Campagne, Jean-Marie Gueuret

 


[1] http://www.defenseurdesdroits.fr/fr/actualites/calais-le-defenseur-des-droits-emet-des-recommandations-

[2] http://www.interieur.gouv.fr/Le-ministre/Interventions-du-ministre/14.10.2015-Courrier-de-Bernard-Cazeneuve-a-Jacques-Toubon-Defenseur-des-droits-sur-la-situation-des-migrants-a-Calais

[3] Article 13 Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

Une carte à abattre

https://neocarto.hypotheses.org/1963

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Camarades cartographes, je suis en colère. Depuis quelques semaines, une carte circule sur Internet. Largement relayée sur les réseaux sociaux, cette carte issue du site Lucify, met en scène les flux de demandeurs d’asiles vers l’Union européenne sur la période 2012-2015. Comme toutes les cartes, celle-ci raconte une histoire. Or cette histoire est contestable par bien des aspects. Je tente ici de la décrypter rapidement. Comme d’habitude, vos commentaires et critiques sont les bienvenus.

Tout d’abord, sur cette carte, seuls les flux vers l’Europe sont représentés. Or, cette sélection européocentrisme de l’information est largement contestable. Doit-on rappeler que que la majorité des mouvements de populations ont lieu entre les pays du Sud ? En ne sélectionnant qu’une partie de l’information (uniquement les flux Sud-Nord), cette carte montre une vision partiale de la réalité non clairement énoncée. Pire, cette vision est erronée. Le site de la banque mondiale nous informe par exemple que la Turquie accueille 1 587 374 réfugiés sur la période 2011-2015 contre seulement 252 264 pour la France sur la même période, soit 6 fois plus (ref). Pourtant, sur cette carte, la Turquie est représentée comme a pays “émetteur” de migrants et non comme un pays d’accueil.  Cette carte ment donc sciemment en dissimulant une partie importante de l’information.

Concernant la carte elle-même, les choix graphiques utilisés ne sont pas anodins non plus. Si le progrès technique est neutre, son utilisation elle ne l’est pas. Sur cette carte animée, les mouvements de populations (les demandeurs d’asile) sont représentés par de petits traits qui se déplacent des pays de départ vers les pays d’arrivée. Cette sémiologie graphique décrit, par son mouvement, un flux migratoire en continu qui ne se tarit jamais, jusqu’au débordement. C’est allégorie de la fuite d’eau de Nicolas Sarkozy (ref). Sur cette carte, les tracés représentés sont rectilignes. Les réalités sinueuses des trajectoires réelles sont annihilées. Contrairement à ce qui peut sembler au premier abord, cette carte ne se situe donc pas au niveau des parcours individuels. Elle ne raconte pas les histoires des migrants. Pire, elle les déshumanise. Sur cette carte, chaque trait (qui représente 25 ou 50 personnes) suit une trajectoire rectiligne comme un missile lancé vers l’Europe. Un missile qu’il serait impossible d’arrêter, un missile qui détruit ce qu’il touche. Bref, par bien des aspects, cette sémiologie graphique met en scène un scénario d’invasion, quasi militaire, avec des pays européens attaqués (et envahis) par les étrangers. Écœurant !

Si au premier abord, la technique de cette carte peut séduire, elle masque en fait la réalité des mobilités internationales dans l’espace euro-méditerranéen. Cette carte n’informe pas, elle déforme. En sélectionnant une partie de l’information, en choisissant de la mettre en scène de cette façon, cette carte produit un discours erroné. Un discours qui n’éclaire pas mais qui aveugle. Bref, c’est une carte à oublier…

Parution du Journal des Jungles n°5

Le voici! Enfin!

Nous sommes heureux de vous présenter le dernier opus du Journal des Jungles!

Toujours réalisé en partenariat avec l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, le Journal des Jungles a été réalisé au cours d’une résidence qui s’est tenue à Cherbourg en mai 2015.  Réunis ensemble pendant 3 jours, des demandeurs d’asile accompagnés par l’Association Itinérance Cherbourg, des bénévoles de cette association et d’autres jungles du Nord Pas-de-Calais, des étudiantes de l’ENSAD-Lab et deux graphistes du Collectif Osez-nous ont modelé, fabriqué et écrit ce journal intitulé « The asylum seeker ». Ils ont cherché à apporté à la thématique de la demande d’asile l’éclairage de demandeurs d’asile et de bénévoles qui sont confrontés au quotidien aux difficultés de ces procédures.  JdJn5p2JdJn5Le Journal des Jungles est complété cette fois-ci par un  supplément: une « lettre à un réfugié » d’Atiq Rahimi!

SupplJdJn5p1

 

 

 

Entrée en vigueur de la nouvelle loi asile au 1er novembre 2015

Article de la Cimade du 16 juillet 2015

Publiée au Journal officiel,  la loi relative à la réforme du droit d’asile va considérablement modifier les procédures et le dispositif d’accueil. Petit inventaire. 

 

CE QUE LA RÉFORME VA CHANGER DANS LE PARCOURS DU DEMANDEUR D’ASILE

 

1. Asile à la frontière

 

Ce qui change : en plus de la demande manifestement infondée qui est pour la première fois définie par la loi (obligation qui existe pourtant depuis 2005), le ministre de l’intérieur, peut rejeter la demande si elle relève de la responsabilité d’un autre État-membre selon le règlement Dublin  ou si elle est irrecevable (voir plus loin).

L’avis de l’OFPRA après une audition où un avocat ou un membre d’une association peut être présent, lie le ministre, sauf en cas de trouble grave à l’ordre public.
Le maintien en zone d’attente peut être interrompu si l’OFPRA le demande en raison de la vulnérabilité de la personne ou s’il s’agit d’un mineur (sauf s’il est d’un pays sûr, a menti sur son identité et constitue une menace grave à l’ordre public).

Ce qui ne change pas : le recours contre le refus d’entrée au titre de l’asile (RATATA) doit toujours être formulé dans le délai très bref et non prorogeable de 48 heures et le juge unique du TA statue dans un délai de soixante douze heures.

Ce qui doit être fixé par voie réglementaire: les modalités d’audition par l’OFPRA avec la présence d’un tiers et les modalités d’évaluation et de signalement des personnes vulnérables.

 

2. L’accès à la procédure et l’enregistrement des demandes d’asile et au dispositif d’accueil

Ce qui change :Les plateformes d’accueil des demandeurs d’asile (PRADA) sont chargées de saisir un formulaire simplifié qui est transmis à la préfecture qui donne un rendez vous dans le délai obligatoire de trois jours ouvrés (au maximum 5 jours).

Le préfet se borne à identifier le demandeur qui n’a pas besoin d’une domiciliation , à enregistrer sa demande et de lui délivrer une attestation de demande d’asile , sauf si le règlement Dublin permet d’écarter la responsabilité de la France. L’ attestation de demande d’asile est valable jusqu’à la décision CNDA (sauf pour  les Dublinés, les demandes en rétention, les demandes irrecevables en particulier les réexamens et les personnes faisant l’objet d’un mandat définitif d’extradition).
L’OFII, qui est présent dans les mêmes locaux que la préfecture dans un guichet unique des demandeurs d’asile (GUDA) , fait une proposition à tous les demandeurs consistant en un hébergement et une allocation. L’OFII oriente directement le demandeur d’asile vers un CADA ou un lieu d’hébergement adapté si une vulnérabilité est détectée par lui ou par l’OFPRA. Pour tous ceux qui ne sont pas directement hébergés, ils sont orientés vers la PRADA qui assurent 7 missions (domiciliation,  complément du forumulaire OFPRA, orientation vers un hébergemenent d’urgence, aide matérielle d’urgence, accompagnement pour accès à la scolarisation, aux soins et à l’assurance maladie, sortie)

Ce qui ne change pas : le préfet de région est toujours compétent pour enregistrer les demandes et procède au relevé EURODAC.
Ce qui doit être fixé par voie réglementaire: le délai pour déposer sa demande d’asile à lOFPRA en procédure normale et accélérée; les modalités de domiciliation après le premier passage au GUDA..

 

3. Procédure Dublin : un recours suspensif

 

Ce qui change : le demandeur  Dubliné bénéficie d’un droit au maintien jusqu’à son transfert effectif vers l’autre Etat membre. Il peut cependant être assigné à résidence pendant la détermination de l’État membre responsable de l’examen de sa demande d’asile (pendant six mois)  et après la notification de la décision de transfert.
Un recours suspensif peut être exercé contre la décision de transfert dans un délai de quinze jours. Le juge statue dans un délai de quinze jours. Si la personne est assignée à résidence ou retenue dans un centre de rétention, les délais sont de quarante huit heures et de soixante-douze heures.
Il bénéficie des conditions d’accueil pendant la procédure mais n’a pas accès au CADA.
Ce qui ne change pas : le préfet reste compétent pour déterminer l’Etat responsable de l’examen de la demande d’asile, l’OFPRA n’est pas saisi de la demande d’asile et n’est pas compétent pour examiner la demande.

ce qui doit être fixé par voie réglementaire : les modalités de délivrance de l’attestation, des assignations à résidence et du recours contre la décision de tranfert.

 

4. Condition d’examen des demandes d’asile à l’OFPRA

 

Ce qui change : la procédure prioritaire est remplacée par les procédures accélérées et les procédures d’irrecevabilité.
L’OFPRA les met en œuvre quand il y est obligé par la loi (pays d’origine sûrs, réexamens présentant un fait nouveau) par le constat du préfet (refus de relevé EURODAC, dissimulation d’identité, dépôt d’une demande après 120 jours de séjour en France si entrée irrégulière, demande déposée pour faire obstacle à une mesure d’éloignement, menace grave à l’ordre public) mais aussi de sa propre initiative (dissimulation d’identité de nationalité ou d’itinéraire, demande sans pertinence ou manifestement infondée).
Il peut néanmoins revenir sur cette accélération si la personne est vulnérable (notamment les mineurs isolés) ou si l’instruction de la demande ne peut pas se faire dans le délai de quinze jours.
L’OFPRA peut déclarer irrecevables les demandes relevant de Dublin, celles d’un bénéficiaire de la protection internationale effective  dans un pays de l’UE ou d’un réfugié dans un pays tiers qui lui assure une protection effective et surtout les réexamens sans faits nouveaux. Il peut clore l’instruction d’une demande si la personne n’adresse pas les éléments de sa demande ou ne se rend pas à l’entretien personnel ou ne dispose pas d’une adresse.
Il peut mettre en œuvre une procédure par priorité si la demande est  manifestement fondée ou la personne est vulnérable.

Ce qui ne change pas : le préfet joue un rôle important dans le déclenchement de la procédure accélérée dans 5 cas. Les délais d’examen seront sensiblement les mêmes qu’aujourd’hui (15 jours trois semaines).
Ce qui doit être fixé par voie réglementaire: les délais d’instruction des demandes et modalités d’information de la procédure;

5. Conditions d’entretien

Ce qui change : le demandeur est entendu (sauf s’il est malade ; a un très bon dossier ou si sa demande de réexamen est considérée comme irrecevable) en présence d’un interprète et s’il le souhaite, un avocat ou une association habilitée. Le demandeur doit coopérer et répondre aux questions de l’officier de protection. L’entretien fait l’objet d’une transcription qui peut être fournie avant la décision (sauf pour les procédures accélérées) et d’un enregistrement sonore (qui n’est consultable qu’après la décision). L’OFPRA peut faire procéder à un examen médical.

Ce qui ne change pas : l’officier de protection reste anonyme et assure seul l’entretien.
Ce qui doit être fixé par voie réglementaire: les modalités de la présence d’un tiers (avocat et associations),  de la transcription (enregistrement ou compte-rendu), de la notification des décisions

 

6. Critères de protection

 

Ce qui change : les actes et les motifs de persécution selon la convention de Genève sont ceux de la directive européenne dite « directive qualification »en particulier les demandes d’asile liées au genre ou l’orientation sexuelle. L’OFPRA est tenu de retirer la protection si une clause de cessation ou d’exclusion peut être mise en œuvre. Le statut peut être refusé ou retiré si la personne a porté une atteinte à la surêté de l’Etat, a été condamnée pour terrorisme ou constitue une menace pour la société.

Ce qui ne change pas : Il y a toujours deux statuts (réfugié et protection subsidiaire).  la demande peut être rejetée s’il existe une protection d’une organisation internationale ou d’un parti ou la possibilité d’un asile interne.

 

7. Recours CNDA

 

Ce qui change : les recours devant la CNDA sont suspensifs sauf s’il s’agit d’une décision d’irrecevabilité, de clôture ou en rétention. La CNDA statue dans un délai de cinq mois s’il s’agit d’une procédure normale. S’il s’agit d’une procédure « accélérée », un juge unique statue sur le recours en cinq semaines mais il peut à tout moment considérer que la procédure accélérée a été mal appliquée ou qu’il existe une difficulté sérieuse et replacer le recours en procédure normale.
Il y a davantage de présidents permanents et le mode de désignation des assesseurs est modifié.
Ce qui ne change pas : le délai de recours reste d’un mois pour toutes les procédures. Cependant le délai pour déposer une demande d’aide juridictionnelle  isolée afin qu’un avocat le rédige est réduit à quinze jours.

La CNDA statue en plein contentieux et ne peut annuler et renvoyer la demande à l’OFPRA que s’il n’y a pas eu d’examen particulier ou d’entretien (hors des exceptions prévues). Le juge unique peut toujours rejeter par une ordonnance après étude par le rapporteur.

Ce qui doit être fixé par voie réglementaire : les modalités de dépôt des recours et le fonctionnement des audiences à juge unique.

 

8. Asile en rétention

 

Ce qui change : le préfet peut par une décision écrite et motivée, maintenir le demandeur en rétention si, en se fondant sur des critères objectifs, il estime que la demande n’a pas pour seul but de faire échec à l’exécution de la mesure d’éloignement.  La demande d’asile est alors examinée en procédure accélérée (96 heures). Si l’OFPRA reconnaît une protection ou s’il considère qu’il ne peut statuer dans le délai , la personne est libérée.

Il est créé un recours de plein droit suspensif (sauf s’il s’agit d’une demande de réexamen après OQTF ou d’un deuxième réexamen)  qui doit être exercé dans un délai de quarante huit heures après la notification de la décision de maintien et un juge unique statue dans un délai de 72 heures après la notification de la décision OFPRA. Si le juge annule la décision du préfet, le demandeur est admis à se maintenir en France avec l’attestation délivrée aux demandeurs d’asile.

Ce qui ne change pas : les délais (96 heures) et l’absence de recours suspensif contre la décision OFPRA. Le recours suspensif n’est pas applicable dans les départements d’outre-mer où le recours contre l’OQTF n’est pas de plein droit suspensif.

Ce qui doit être fixé par voie réglementaire : les modalités de dépot et de transmission des demandes d’asile ainsi que les délais pour statuer

 

9. Dispositif d’accueil

 

Ce qui change : tous les demandeurs d’asile ont accès aux CADA (sauf les Dublinés) ou à un lieu d’hébergement et c’est l’OFII qui décide de leur entrée, d’un changement de lieu ou d’une sortie au niveau national ou régional.
Les demandeurs d’asile se voient verser par l’OFII une allocation de demandeur d’asile qui est calculée en fonction de leur mode d’hébergement et de leur composition familiale. Ils ont tous accès à une assurance maladie. Le demandeur doit rester dans le centre jusqu’à la décision définitive. Le préfet peut l’en faire sortir avec un référé mesure-utile.
Cependant, si le demandeur refuse l’offre d’hébergement ou le quitte de façon prolongée et sans justification, il peut se voir limiter le bénéfice des conditions d’accueil. C’est également le cas s’il a menti sur ses ressources, s’il s’agit d’une demande de réexamen de son dossier ou s’il a déposé sa demande tardivement.

Ce qui ne change pas : Les CADA sont toujours inscrits dans le code de l’action sociale et des familles mais ne relèvent plus de l’aide sociale d’Etat.

Ce qui doit être fixé par voie réglementaire : le schéma national et régional d’hébergement (et le nombre de places à créer), les modalités d’évaluation de la vulnérabilité, de suspension ou de limitation des condiitions d’accueil et  le montant et le barème de l’allocation.

 

10. Droits des bénéficiaires de la protection

 

Ce qui change : le droit à un titre de voyage et à la réunification familiale est affirmé. La procédure de vérification de l’état civil des familles rejoignantes est simplifiée.
Le titre de séjour des personnes bénéficiant d’une protection subsidiaire est renouvelé pour deux ans. S’il y a un retrait ou une renonciation de la protection au cours des cinq premières années, possibilité de retirer la carte de résident ou de séjour.

Ce qui ne change pas : les mesures d’intégration (qui sont seulement déplacées dans le CESEDA).

Ce qui doit être fixé par voie réglementaire : le délai de délivrance des titres.

Pour aller plus loin

Analyse de la loi adoptée par l’Assemblée nationale

Rapport du Défenseur des droits // Réponse du Ministre de l’intérieur // Réaction du Défenseur des droits

Le 6 octobre 2015, le Défenseur des droits a publié un rapport accablant sur la situation des droits fondamentaux des exilés vivant sur le bidonville de Calais.

Vous trouverez ce rapport et une synthèse des recommendations ici.

Le 14 octobre, le Ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve a publié un courrier en réponse à ce rapport. Vous le trouverez ici.

A cette lettre, M. Toubon a répondu par une tribune dans Libération le 19 octobre, et sur le site web du Défenseur des droits en reprenant point par point les critique du Ministre.

Voici cette réponse:

Par un courrier en date du 14 octobre 2015[i], le ministre de l’Intérieur a réagi à la publication du rapport publié par le Défenseur des droits le 6 octobre précédent[ii].

Sur le fond, M. Toubon a pu exprimer son point de vue dans une tribune rendue publique ce jour.

La présente note a plus simplement pour objet de revenir sur les allégations d’erreurs factuelles qui seraient présentes dans le rapport.

Au préalable, on rappellera que les éléments développés dans le rapport publié le 6 octobre sont le fruit d’instructions contradictoires et de visites sur place menées mi-juin et mi-juillet 2015:

  • Déontologie de la sécurité : documents obtenus dans le cadre de demandes de communications de pièces auprès des autorités compétentes (DGPN, etc.) ;
  • Centre hospitalier et enfants : visites sur place, instructions classiques auprès du Centre hospitalier, du Procureur, de France Terre D’Asile ;
  • Hébergement et asile : visites sur place et renseignements donnés par la Vie Active et l’AUDASSE, associations agissant pour le compte de l’État.

1/ Sur les « violences policières » (pp. 9 et 10 du courrier)

Les « violences policières » que le Défenseur des droits impute aux forces de l’ordre seraient formulées « dans des termes très généraux qui ne paraissent pas permettre d’établir des faits (…), le rapport se born[ant] le plus souvent à rappeler des éléments déclarés par d’autres associations ou institutions que le ministère de l’Intérieur a déjà eu l’occasion de démentir » (p9, dernier § et suivants).

Le rapport expose longuement les raisons pour lesquelles le Défenseur des droits ne se prononce pas sur les réclamations individuelles dont il a été saisi, l’instruction contradictoire de ces réclamations étant en cours. Ce faisant, le Défenseur :

  • explique les raisons pour lesquelles l’instruction de ces réclamations n’a pas abouti (pp. 68 à 71): obstacles liés à la situation calaisienne (problème d’identification des policiers, peur des migrants de porter plainte du fait de leur situation de précarité sociale et administrative, durée limitée de vie à Calais) et obstacles juridiques (notre loi impose de demander au Procureur l’autorisation d’instruire ainsi que l’ensemble des pièces des procédures, ce que justement le Procureur ne fait malgré plusieurs relances. Le Défenseur a pointé que cette obstruction était exceptionnelle, n’avait pas lieu dans la plupart des dossiers instruits en matière de déontologie de la sécurité (p.70). A cet égard, le rapport a eu un effet très positif : toutes les procédures demandées depuis des mois ont été adressées aux services il y a quelques jours) ;
  • décide de décrire ce dont il est saisi et de le remettre dans le contexte de ce qui est plus généralement décrit par d’autres institutions (voir, notamment le rapport du Commissaire aux droits de l’homme du 17 février 2015[i]) ;
  • par ailleurs, sans prendre position sur les réclamations individuelles, le rapport pointe des éléments objectifs et précis, tirés notamment d’une note de la Direction zonale des CRS Nord du 17 décembre 2014 qui mentionne qu’« il a été fréquent de recourir à des moyens lacrymogènes […] pour tenter de repousser [les migrants], la peur de l’uniforme ne suffisant plus » et que ce recours doit même être « privilégié » pour « refouler les migrants qui viennent sur la rocade ou qui viennent trop au contact ». Le ministre ne fait mention de  cette information qui parait pourtant « établir des faits ».

Le ministre ne se prononce pas non plus sur les problèmes pointés par le rapport en ce qui concerne les cadres juridiques d’intervention qui pourraient être précisés (p.79 à 81). Or, le Défenseur des droits, pour démontrer que le cadre juridique de l’emploi de la force doit être précisé, s’appuie sur la note CRS précitée pour écrire que les forces de l’ordre elles-mêmes sont conscientes du flou qui entoure leur action et sont demandeuses de précisions :

« La défense du terrain que nous devons occuper pour des raisons stratégiques ne peut pas éternellement servir de palliatif juridique, d’autant que les agissements des migrants sont connus et répétitifs. Le cadre de la réaction perd là de son sens premier ». (p.80)

Par ailleurs, le ministre rappelle que les forces de l’ordre à Calais se trouvent confrontées « à une situation exceptionnelle extrêmement difficile ».

Le rapport revient longuement sur « les missions délicates confiées aux forces de l’ordre », c’est même le titre d’une sous-partie (pp. 78-79) au cours de laquelle il est pointé le « sentiment d’usure, voire d’impuissance des personnels » ayant notamment abouti à une vingtaine d’arrêts de travail pour raison médicale en juin 2015. Le rapport pointe même qu’ « au-delà de ce sentiment d’usure, domine également un défaut de sens donné à leur action ».

Effectivement, ce contexte de tension et d’usure, d’une part, ainsi que le manque de précisions du cadre d’action, d’autre part, favorise les « débordements ».

2/ Sur l’hébergement d’urgence et le centre de transit (pp. 4 et 5 du courrier) :

Le ministre « conteste [notre] analyse juridique selon laquelle il existerait une obligation inconditionnelle pour l’Etat d’héberger indéfiniment à Calais l’intégralité des migrants en situation irrégulière qui le souhaiteraient s’ils ne sont pas vulnérables ou s’ils ne s’engagent pas dans une démarche d’asile en France ».

Le rapport n’a jamais indiqué qu’il existait une telle obligation. Toutefois, d’une part, les migrants du bidonville sont sans abri et dans « une situation de détresse médicale, psychique et sociale » qui, aux termes du Code de l’action sociale et des familles, leur donne droit à cet hébergement (s’ils n’ont pas vocation à demeurer en France, ils seront reconduits à la frontière). D’autre part, beaucoup de demandeurs d’asile vivent encore dans le bidonville[ii] même si des efforts indéniables – que nous pointons dans le rapport – ont été réalisés dans ce sens. A ce titre, rappelons que « l’évolution favorable dans la prise en charge des demandeurs d’asile dans le Calaisis » est le titre d’une partie de près de 4 pages du rapport, pp. 38 à 41)

Le ministre fait une interprétation extensive de la jurisprudence du Conseil d’Etat sur l’hébergement d’urgence, en estimant que la juridiction administrative autorise les préfets à refuser un tel hébergement à tous « les étrangers en situation irrégulière » sauf s’ils sont dans une situation de vulnérabilité particulière.

Or, les ordonnances du Conseil d’Etat ne limitent l’inconditionnalité de l’hébergement d’urgence qu’à l’égard des déboutés du droit d’asile qui ne seraient pas dans une situation de vulnérabilité particulière. Une lecture extensive de cette jurisprudence pourrait conduire à l’étendre, tout au plus, aux étrangers faisant l’objet d’une OQTF[iii] mais en aucun cas à toute personnes (potentiellement) en situation irrégulière. Cela reviendrait à soumettre à une condition de régularité de séjour l’hébergement d’urgence, ce qui est illégal. En tout état de cause, comment considérer que ces migrants, eu égard à leurs conditions de vie, ne sont pas dans une telle situation de vulnérabilité, notamment lorsqu’il s’agit de femmes et d’enfants ?

Le ministre s’appuie sur les conclusions du rapport Aribaud-Vignon pour affirmer que l’hébergement doit « demeurer une perspective, le nombre de migrants présents aujourd’hui à Calais ne permettant pas de l’envisager à court terme ».

Pages 20 et suivantes du rapport, le Défenseur des droits critique précisément le constat fait par MM. Aribaud et Vignon au regard de l’inconditionnalité de l’hébergement d’urgence telle que prévue par la loi mais aussi au regard des articles 3, 8 et 14 de la CEDH. C’est pourquoi le Défenseur a demandé un inventaire de toutes les ressources foncières publiques afin que les bâtiments inoccupés soient utilisés pour loger ces migrants, à l’instar de ce qu’avait demandé le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (p.18).

Le centre de transit annoncé par le Premier ministre le 31 août serait en cours de réalisation.

Page 20 du rapport, le Défenseur des droits pointe le caractère sous-dimensionné d’un projet prévoyant 1 500 places alors que le nombre de migrants était estimé l’été dernier à près de 4 000 personnes (ce chiffre s’élèverait maintenant à 6000 selon les dernières informations délivrées par la presse). Il préconise un hébergement des intéressés dans de véritables structures en dur et encourage plutôt la création, avant l’hiver, de structures, plus petites qui ne soient pas concentrées en un seul lieu.

Le ministre ne donne aucun élément de réponse sur ces constats et recommandations.

3/ Sur le centre d’hébergement des femmes et le centre d’accueil Jules-Ferry

Le ministre prévoit un doublement de la capacité d’accueil du centre d’hébergement des femmes et des enfants « dans le cadre de la période hivernale » (p.4 §4), ce dispositif accueillant aujourd’hui une centaine de femmes et d’enfants.

Le rapport du Défenseur des droits donne les mêmes chiffres que le ministre quant à la centaine de femmes et d’enfants hébergées (p.49) et préconise le triplement de ce nombre de places (p.58). Ces projets vont dans le sens de la recommandation du Défenseur même s’ils restent en-deçà. En revanche, les annonces récentes faites dans la presse et celles faites aux associations évoquent plutôt des projets réalisés en mars 2016, soit après la période hivernale, ce qui n’est pas satisfaisant.

Le gouvernement rappelle avoir « pris la décision d’ouvrir un centre d’accueil de jour pour mettre  à la disposition des migrants un certain nombre de prestations auxquels ils n’avaient jusqu’alors pas accès (repas, sanitaires, douches, accès à l’eau, permanence médicale) ».

Le rapport du Défenseur pointe ces améliorations dès la page 9 :

« Si la création de ce centre, doté d’un budget de 10 millions d’euros par an conjointement alimenté par l’Union européenne, la Grande-Bretagne et la France, constitue indéniablement une amélioration au regard des conditions de vie des exilés totalement démunis, cette prise en charge n’en demeure pas moins sous-dimensionnée au regard des besoins ».

4/ Sur les critiques du rapport concernant l’asile en France (pp. 5 et 6)

Le ministre reconnait que le rapport du DDD pointe les efforts entrepris par l’ensemble des services de l’Etat » et tend à « apaiser [nos] craintes » du fait de l’existence de la nouvelle loi relative à l’asile.

Il est à noter que le Défenseur des droits a fait part de ses préoccupations en deux occasions lors de l’examen par le Parlement de la récente loi asile[iv], soulignant ce qui lui semblait insuffisant en matière de protection. A cet égard, la décision de la Commission européenne d’engager une procédure d’infraction à l’égard de la France pour défaut de communication des mesures de transposition des directives pertinentes en la matière, est de nature à conforter l’analyse du Défenseur.

5/ Sur les évacuations de campements illicites (pp. 6 et 7)

Selon le ministre, les expulsions auraient été réalisées sur le fondement de décisions de justice et auraient été menées dans un souci de protection des migrants installés sur un ancien site industriel chimique en cours d’exploitation.

Le Défenseur des droits, pas plus dans ce rapport que dans les dossiers concernant l’expulsion de familles « Roms » dont il a par ailleurs à connaître, ne conteste la nécessité de procéder aux évacuations de terrains occupés sans droit ni titre ordonnées par la justice. En revanche, il s’attache à examiner les conditions dans lesquelles celles-ci sont réalisées : qu’il s’agisse des violences policières alléguées dans ce cadre (les termes du rapport sont au conditionnel, pp. 76-77) ou bien de l’absence de diagnostic social, de solutions alternatives d’hébergement et de rupture dans la continuité des droits (alors que le droit européen ainsi que la circulaire interministérielle du 26 août 2012 l’imposent).

Le ministre précise que les jugements du Tribunal administratif de Melun annulant les OQTF pour détournement de pouvoir (car elles n’auraient eu pour objet que d’évacuer le campement et non d’éloigner les migrants du territoire français) ont été annulés par décision de la Cour administrative d’appel (CAA) de Paris le 7 octobre 2015.

En premier lieu, le Défenseur des droits ayant publié son rapport le 6 octobre, cette décision ne pouvait logiquement être prise en compte dans ces travaux. Ces jugements, frappés d’appel, n’étaient pas définitifs, pas davantage que l’arrêt évoqué susceptible de faire l’objet d’un pourvoi en cassation.

Cet arrêt de la CAA de Paris n’étant pas publié, on ne peut que se fonder sur les extraits cités par le ministre pour en apprécier la portée. Or, il semble, aux vues de ces extraits, que la CAA de Paris ne se prononce pas sur le caractère infondé en droit du moyen tiré du détournement de pouvoir mais sur l’insuffisance de faits permettant d’établir l’existence d’un tel détournement de pouvoir.

Dans les faits, il convient  de rappeler que dans ces affaires, la plupart des personnes concernées par les mesures d’éloignement précitées ont été libérées du centre de rétention par le Préfet lui-même, avant l’intervention du Juge de libertés et de la détention. Il est donc, en tout état de cause, permis de douter de sa volonté d’éloigner réellement ces personnes.

6/ Sur l’offre de soins

Il peut sembler étonnant que ce soit le ministre de l’intérieur qui réponde au Défenseur sur ce sujet qui relève de la compétence du ministère de la Santé. Cette réaction tend à confirmer ce que le Défenseur a déjà pointé à plusieurs reprises : la catégorie juridique « étranger » l’emporte sur n’importe quelle autre, le gouvernement perçoit et traite ces personnes en tant qu’étranger alors qu’elles sont avant tout malades ou en besoin de protection de santé, indépendamment de leur nationalité.

Les locaux de la permanence d’accès aux soins de santé (PASS) seraient indépendants de ceux centre de dépistage du VIH (p.8 §4)

Cette remarque a également été formulée par le directeur du Centre hospitalier de Calais.

Le rapport ne porte aucun jugement sur le fait que la PASS abrite dans ces locaux ce centre, n’en tire aucune conclusion. Il donne une description purement factuelle des lieux tels qu’ils ont été présentés par le médecin coordonnateur de la PASS, sans que cela n’ait d’ailleurs suscité le moindre commentaire de notre part.

Ces locaux ne seraient pas des « préfabriqués » mais des « structures modulaires » (p.8 §4)

Outre qu’il paraît difficile de faire la différence entre ces deux types de structures temporaires, cette précision est sans incidence dans la mesure où, de la même façon, le rapport n’en tire aucune conséquence, ni positive, ni négative. Il s’agit ici de la reprise d’un terme (« préfabriqué ») couramment utilisé par les intervenants locaux.

Il est regrettable que ce souci du détail prévale sur l’ensemble des développements positifs faits sur la PASS et les recommandations tendant à ce que ses moyens soient augmentés (p.37).

En dépit des efforts fournis par le personnel médical, manifestement très investi, la consultation médicale de la PASS souffre d’une saturation quotidienne (p.32).

Selon le ministre, la PASS prendrait « en charge tous les patients qui se présentent l’après-midi, même ceux qui se présentent au-delà de l’heure de fermeture ». « L’affirmation selon laquelle seuls les patients accompagnés à la PASS par les associations seraient pris en charge n’est donc pas conforme à la réalité » (p.9 §2)

Page 32 dernier § du rapport, on lit :

« Conçue pour accueillir une file active de cinq cents patients par an, la PASS accueille désormais quatre mille cinq cents patients pour la même période. Exerçant dans la contrainte, le personnel de la PASS est parfois obligé de refuser des patients, amplifiant ainsi les renoncements aux soins. Seuls les patients accompagnés à la PASS par des associations (La Vie Active, Médecins du Monde) sont assurés d’accéder à une consultation le jour de leur venue, les associations prenant soin d’avertir le personnel de la PASS de l’urgence de la situation ».

Il ressort de ce passage que le rapport n’a jamais affirmé ce que le ministre présente comme étant nos conclusions. Il est même tout à fait logique que, dans la mesure où il arrive que tous les patients ne puissent être pris en charge, des associations telles La Vie Active ou MDM puissent signaler aux médecins de la PASS plusieurs cas qui méritent selon elles un traitement en urgence et qu’il soit fait droit à cette demande.

Par ailleurs, c’est leur interlocuteur local qui a expliqué à trois agents assermentés du Défenseur des droits que les choses se déroulaient ainsi.

Les infirmiers viendraient désormais le matin et l’après-midi au centre Jules-Ferry selon le ministre et ce, depuis le 31 août.

Au vu des vérifications réalisées auprès des acteurs locaux le 15 octobre, il s’agit d’une organisation datant d’une semaine, soit postérieure à la publication du rapport du Défenseur (ce serait 10h-15h30 pour les hommes ou femmes non hébergées et 15h30-17h pour les femmes mises à l’abri). Auparavant, la présence était de 3 heures le matin, dont une heure pour les femmes mises à l’abri dans Jules-Ferry.

Par ailleurs, il est erroné d’écrire qu’une permanence médicale est installée à Jules-Ferry, seule une permanence infirmière y fonctionnant. La création d’une « permanence d’accès aux soins de santé mobile intervenant au sein du bidonville » est en revanche une recommandation du rapport (p.37).

L’offre en soins dentaires serait une exception dans une PASS (p.9, §1)

Le rapport décrit cette offre en des termes plutôt valorisants mais estime qu’au regard des besoins (près de 4 000 personnes en situation de très grande précarité), cette offre d’une demi-journée par semaine reste insuffisante (p. 33).

« Les soins dentaires sont assurés dans un local équipé et dédié à cet effet par un chirurgien-dentiste présent une matinée par semaine. Le praticien peut néanmoins donner un rendez-vous sous sept jours pour les soins les plus urgents. En attendant cette échéance, les infections et les douleurs dentaires sont prises en charge en consultation médicale. Il n’en reste pas moins que les moyens matériels et humains restent insuffisants pour faire face à l’importance de la demande ».

C’est dans ce sens que le Défenseur préconise une augmentation des moyens de la PASS, recommandation que ne relève pas le ministre de même qu’il passe sous silence les problèmes liés au défaut de protection maladie pointé par le rapport (p.34).

« À défaut d’une couverture maladie, les migrants n’ont pas accès à la médecine de ville, ce qui permettrait de désengorger de facto les services de la PASS et du centre hospitalier. Plus globalement, cette absence de prise en charge par l’assurance maladie implique qu’ils ne sont éligibles qu’aux seuls soins urgents et vitaux – c’est-à-dire ayant un caractère inopiné – ce qui exclut le traitement de toute affection de longue durée ».

Selon le ministre, le système d’identification des patients jugé « indigne » par le Défenseur « renvoie à la procédure PG/DQA/002 applicable au 5 janvier 2013 visant à identifier administrativement les patients inconscients ou désorientés et non accompagnés et que le centre hospitalier applique, par extension, aux migrants qui refusent de décliner leur identité » (p. 9 §3).

Si cette procédure d’indentification s’entend bien évidemment pour les patients dans l’incapacité de décliner leur identité, elle ne saurait aboutir à faire mention de noms portant atteinte à leur dignité. Or, c’est bien un interlocuteur de la PASS, qui a indiqué aux services du Défenseur le 15 juin 2015 que des noms de fruits, de légumes ou d’animaux pouvaient être donnés, information que nous avons pris le soin de revérifier auprès d’un autre intervenant de la PASS lors d’un entretien de 2 heures qui s’est déroulé le 20 juillet 2015. Ce médecin nous a indiqué désapprouver de telles méthodes. Depuis, les associations locales nous ont confirmé que d’autres termes du type « bidule » ou « machin » pouvaient également être utilisés.

Le ministre justifie cette pratique à l’égard des migrants qui refusent de décliner leur identité. Nos interlocuteurs locaux nous ont au contraire fait part d’un « présupposé » à l’égard des migrants, conduisant les services de l’hôpital à anticiper que les intéressés ne donneraient pas leur véritable nom et qu’il convenait dès lors de leur attribuer cette identification provisoire qui, en réalité, n’a rien de provisoire. En effet, contrairement à une personne arrivée inconsciente à l’hôpital et qui a de fortes probabilités d’être identifiée avant sa sortie, le migrant à qui l’on attribue une « fausse » identité la gardera jusqu’à sa sortie et lorsqu’il reviendra à l’hôpital s’en verra attribuer une autre. Au regard du droit au suivi médical dont doit pouvoir bénéficier tout patient, ceci n’est absolument pas satisfaisant.

7/ Sur les infrastructures

Il ressort des dernières confirmations obtenues des associations locales le 16 octobre 2015, les éléments de réponse suivants :

Des chemins d’accès auraient été « aménagés pour assurer l’accessibilité aux véhicules de secours ».

Les seuls chemins aménagés par les pouvoirs publics sont ceux qui partent de la rue des Garennes sur 200 à 300 m, les chemins intérieurs au bidonville ayant été réalisés par les migrants et les associations. Il n’y a pas d’autres chemins et il nous a été confirmé que les secours n’entrent toujours pas dans le bidonville[v]. Seuls quatre points d’extraction des éventuels blessés existent aux abords (à l’extérieur du bidonville) et sont les lieux où doivent être amenés les migrants malades pour être pris en charge par les secours. A cet égard, certaines associations envisagent de former des personnes aux premiers secours et au transport de blessés.

L’ouverture du centre Jules-Ferry aurait lieu de 10h30 à 19h30 selon le ministre.

Les horaires de Jules-Ferry ont changé lundi 5 octobre, la veille de la sortie du rapport, pour prendre en compte la période hivernale. Les horaires de distribution de repas ont donc été avancés à 15h et le centre ouvre, depuis moins de 10 jours, de 9h à 17h. Il n’a jamais été ouvert de 10h30 à 19h30 comme l’indique le ministre.

Il y aurait quinze robinets et non trois selon le ministre

Il existe bien trois points d’eau sur le bidonville chacun avec plusieurs robinets (environ cinq). Il est vrai que le rapport cite en un endroit l’existence de trois robinets, ce qui est en effet une coquille puisque dans tous les autres développements suivants sont bien évoqués (y compris dans les recommandations) les points d’eau et non les robinets au motif qu’ils doivent être répartis de manière à limiter au maximum la distance à parcourir pour y accéder (pp. 25-26). Il est clair, à la lecture du rapport que ce sont bien les trois points d’eau qui sont insuffisants eu égard au nombre de personnes présentes sur le site, le nombre de robinets disponibles étant d’une importance relative.

Un éclairage public de nuit aurait été installé selon le ministre

Cet aménagement est en effet intervenu depuis le 14 juillet, soit postérieurement à notre première mission (effectuée les 16 et 17 juin) qui avait justement pour but de faire le point sur l’ensemble de ces infrastructures. La seconde mission, dépêchée le 20 juillet, avait pour objectifs de traiter de la situation des enfants et de l’accès aux soins et, par suite, n’a pas, il est vrai, procéder à une nouvelle vérification de tous les points relevés en juin. L’affirmation contenue dans le rapport était donc exacte à la date du constat effectué par nos soins. Nous aurions dû en effet procéder à une mise à jour.

Nombre de bennes et ramassage des ordures selon le ministre et la maire de Calais

Le ministre évoque l’existence de quatre bennes de 20m3, une autre benne en construction, un ramassage à l’extérieur et à l’intérieur de la dune. La maire évoque quant à elle trois bennes de 15m3 et le projet d’installation d’une autre.

Selon les informations vérifiées le 16 octobre, il y a bien trois bennes (parfois une ou deux supplémentaires) à l’extérieur du bidonville et qui sont vidées régulièrement. Depuis une dizaine de jours environ, il y a un ramassage à l’intérieur du bidonville qui est financé par Médecins Sans Frontières. Des intérimaires font des rondes dans le bidonville, fournissent des sacs poubelles et ramassent les sacs pleins. Sur ce dernier point, l’affirmation du ministre selon laquelle « les services de la ville de Calais procèdent à un ramassage des ordures (…) à l’intérieur de la lande » est donc erronée.

Précisions ministérielles sur le nombre de toilettes

Dans le rapport, nous n’avions pas mentionné de chiffre sur ce point, les choses étant en évolutions et les informations données pas suffisamment fiables. Il convient de noter que le ministre indique qu’ « il est prévu d’installer 9 blocs de WC ». Selon des informations croisées datant du 15 octobre, l’Etat a installé dans le courant du mois de juillet 12 latrines chimiques à l’entrée  du bidonville rue des Garennes et 12 latrines chimiques sur le chemin de Dunes. Depuis lors, Solidarités International en a installé 15 qui viennent d’être remplacées par des 44 latrines chimiques installées par Médecins Sans Frontières. Sur ce plan aussi, l’initiative privée et associative est plus importante que la prise en charge des pouvoirs publics.

*

Au regard de l’ensemble des éléments de cette note, il semble donc que « ce sujet sensible et difficile » ait été traité, contrairement à ce qu’affirme le ministre, différemment que par une simple « compilation d’éléments, souvent imprécis, voire inexacts » mais en se fondant au contraire sur une analyse et une connaissance sérieuses du sujet, fruit de recherches, d’instructions et de visites sur place.

Ces écrits rappellent la réaction qu’avait suscitée la décision du Défenseur des droits n°2011-113 en date du 13 novembre 2012 par laquelle l’institution avait pointé des pratiques des forces de l’ordre (harcèlement et humiliations à l’égard des migrants). La réponse du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls fait écho à celle que le Défenseur vient de recevoir.

Le ministre jugeait en effet, le 6 mars 2013, que le Défenseur des droits, s’appuyait sur des faits « non vérifiables » et « anciens » et ce, en ces termes : « les faits annoncés dans votre décision reposent essentiellement sur des déclarations de responsables d’associations rapportant des propos non vérifiables et concernant des faits anciens qu’aucun élément objectif ne peut soutenir aujourd’hui ». Et de rajouter que les plaintes existant n’avaient établi aucun « manquement aux règles disciplinaires et déontologiques » de la police et n’avaient donné lieu à aucune poursuite judiciaire.

On sait depuis que les instances européennes et internationales ont repris à leur compte les conclusions du Défenseur.

De façon plus positive, il est manifeste que le rapport du Défenseur des droits a d’ores et déjà contribué à faire évoluer certaines choses. Hormis les améliorations postérieures à la publication du rapport comme le doublement de la présence infirmière au centre Jules-Ferry, deux exemples peuvent être donnés :

  • Le Procureur de Boulogne-sur-Mer a transmis le 12 octobre 2015 toutes les procédures en attente, ce qui permettra d’être enfin en mesure de traiter ces affaires même si le retard pris par cette obstruction risque de rendre l’instruction plus difficile à mener (déperdition des preuves, départ des intéressés, etc.) ;
  • La mission sanitaire qui a été missionnée sur place le 14 octobre 2015 pour rendre des conclusions sous 8 jours a clairement expliqué aux associations « médicales » et aux autres interlocuteurs locaux concernés par la question sanitaire, que leur venue était directement liée au rapport du Défenseur des droits.

Enfin quant à l’analyse de la situation de Calais dans le contexte plus général de la situation des exilés en Europe, le ministre rappelle que « les propositions que la France a formulées alors ont préfiguré les décisions qui ont été prises ces dernières semaines au niveau européen » notamment à l’égard « des personnes en besoin manifeste de protection » qui doivent être relocalisées de manière équitable dans les autres Etats-membres.

Si le rapport relève à plusieurs reprises l’intérêt qui s’attache au système de relocalisation initié par la France et l’Allemagne, il constate que cela n’a pas eu d’impact sur les personnes présentes à Calais et ayant pourtant un besoin manifeste de protection.

Voir, par exemple, p. 45 du rapport : « En atteste d’ailleurs le fait que, si les décisions de « relocalisation » des demandeurs d’asile peuvent être jugées pertinentes en termes de volonté de rendre solidaire le traitement des demandes d’asile, elles sont néanmoins restées sans effet sur la résorption des regroupements de migrants aux frontières de l’Europe, à Calais en particulier ».

Ces dispositifs de relocalisation sont même mis en avant pour étayer nos recommandations tendant à la suspension de Dublin puisque, par définition, les règles de Dublin ne sont pas appliquées lorsqu’on « redistribue » les exilés sur le territoire européen en les relocalisant :

« Les dispositifs de relocalisation des demandeurs d’asile sur lesquels les États membres essaient aujourd’hui de s’accorder révèlent actuellement la prise de conscience par ces derniers des effets pervers induits par le règlement Dublin et de la nécessité de développer, au sein de l’Union, les mécanismes de solidarité indispensables au développement d’une véritable politique d’asile commune. Ils laissent néanmoins sans réponse la question des entraves portées au droit d’émigrer par le renforcement toujours accru des frontières extérieures de l’Europe » (p.45).

A cet égard, la critique relative à la recommandation de suspendre Dublin « qui revient à nier la crise migratoire actuelle » (p.6 §1 du courrier) est excessive : les choix opérés notamment par l’Allemagne de suspendre temporairement son application et les résolutions du Parlement européen du 8 septembre 2015 attestent que les recommandations du Défenseur des droits ne sont pas déconnectées de la réalité et qu’elles sont au contraire préconisées ou même réalisées ailleurs.

[ii] Exilés et droits fondamentaux : la situation sur le territoire de Calais

[ii] A notre connaissance, au moins 100 demandeurs d’asile sont sans solution d’hébergement depuis plusieurs semaines.

[iii] OQTF : Obligation de quitter le territoire français

[v] Cette information a, par ailleurs, été récemment rapportée par des médecins et des infirmiers le 7 octobre 2015 dans une tribune du Monde : Dans la « jungle » de Calais : « Médicalement, ce que nous avons vu est inacceptable ».