Merci pour votre don!
Pour toutes questions, n’hésitez pas à nous contacter:
En avril dernier, l’un des abris construit en 2012 en lien avec la municipalité de Norrent Fontes et avec l’aide de Médecins du Monde a été entièrement détruit par un incendie. Aucune proposition de relogement digne n’ayant été faite au exilé.e.s présent.e.s sur le camp, l’association a décidé de reconstruire un abris.
Vous trouverez ci-dessous une copie d’un article du blog de l’association Terre d’Errance.
Si vous souhaitez agir en soutien à l’association Terre d’Errance, poussez votre lecture jusqu’au bas de l’article.
Ce mercredi 16, un bénévole de Terre d’Errance était entendu par la gendarmerie dans le cadre de l’enquête préliminaire menée par le procureur à cause des palettes, de la tôle et des bâches que l’association a commencé d’assembler pour abriter les exilés sans refuge qui passent par là.
Une vingtaine de personnes l’ont soutenu devant la gendarmerie.
Ce jeudi 17, c’était au tour de la présidente de l’association. Et une quarantaine de personnes étaient présentes.
Sans doute la semaine prochaine, un autre bénévole sera entendu. Nous vous préviendrons dès que possible et vous demandons de rester vigilants afin d’être plus nombreux encore pour lui !
L’association est donc mise en cause à l’heure où de grands discours d’accueil sont prononcés.
Il lui est reprochée de ne pas avoir respecté le droit de l’urbanisme alors qu’elle construit un abri d’infortune sur un terrain perdu entre les champs qui a été mis à disposition par la précédente municipalité sans que cela n’ait été contesté par le maire actuel.
Terre d’Errance est fière de son action et affirme que les autorités ne respectent pas les droits fondamentaux et notamment celui de l’hébergement inconditionnel.
En association ou individuellement, il est plus que jamais important de montrer votre solidarité:
– ADHÉREZ (5€ ou plus à l’ordre de Terre d’Errance, 18 rue du grand Mariais, 62180 Ham en Artois)
ACTIONS A MENER AVEC NOUS !
– ENVOYEZ NOUS UNE PHOTO DE VOUS POUR CONSTRUIRE L’HOSPITALITÉ
1/ Prenez une photo de vous avec une pancarte sur laquelle il est écrit:
« je m’appelle [votre prénom/nom] je construis l’hospitalité et je suis prêt.e à être poursuivi.e »
2/ Envoyez-nous votre photo à cette adresse : abrisolidaire@gmail.com
3/ si vous avez un profil facebook, nous vous demandons de taguer le profil de Terre d’Errance et de mettre cette photo en profil toute la journée du samedi 10/10.
Ce jour là, nous construirons un abri virtuel avec toutes les photos solidaires.
Merci de faire tourner votre photo sur et dans les réseaux, merci d’inviter vos amis sociaux à faire de même
–PARTICIPEZ A LA JOURNÉE ET A LA SOIRÉE DE SOUTIEN LE SAMEDI 10 OCTOBRE
https://www.facebook.com/events/503149936527839/
Au camp de Norrent-Fontes à partir de 11h (spectacles, concerts, jeux, ateliers et auberge espagnole en présence d’HK & le Saltimbank, de Cirqu’en Cavale, de Aire Hip-Hop et bien d’autres…) En salle à partir de 18h à Ham en Artois, rue de l’église au « complexe du Vert Feuillage »(jeux de société, jeux traditionnels en bois puis concerts en soirée: programmation en cours)
D’avance, merci et à très bientôt !
Les milivoles et bénétants de Terre d’Errance
06.95.28.29.43.
terrederrance@mon-asso.org
https://www.facebook.com/terrederrance
12h – Rendez-vous au bidonville de Calais (à côté du Centre Jules Ferry)
13h – Départ de la marche à partir de la Rue des Garennes en direction du port
14h – Rassemblement le long des grilles du port (Av J-Y Cousteau)
Article rédigé par des professionnels de santé œuvrant sur le Bidonville de Calais cet été, publié par Médiapart dans le cadre de l’opération #Open Europe
Laurence Thibert, Hannane Mouhim et Mady Denantes, infirmières et médecin de la maison de santé pluriprofessionnelle de Pyrénées Belleville à Paris accompagnées de Pascal Teulade avons répondu à l’appel de Médecins du monde pour apporter notre aide à Calais. Et « nous avons été abasourdis, choqués par ce que nous avons vu ».
Nous sommes 4 citoyens dont 3 soignants et, nous avons l’habitude de gérer la maladie, le malheur de la maladie, c’est notre métier.
Nous travaillons dans un pays où nous sommes aidés, conseillés, soutenus par des autorités sanitaires, des autorités qui nous proposent des protocoles de suivi, des protocoles de prise en charge de qualité, des autorités qui gèrent les épidémies.
Nous savons où faire appel si nous recevons une jeune femme en danger d’être violée, si nous craignons qu’un enfant soit en danger.
Nous n’avons pas l’habitude d’abandonner une jeune femme de 20 ans qui pleure à l’idée de passer une nouvelle nuit dans le bidonville où elle a été agressée la veille.
Nous n’avons pas l’habitude de voir des jeunes gens désespérés, mal nourris, épuisés par un terrible voyage et qui viennent nous voir avec des mains déchirés par les barbelés, des talons cassés par des chutes terribles pour passer à tout prix en Angleterre.
Mais reprenons l’histoire de Calais, ou plutôt de son bidonville.
Un bidonville de plus de 3000 personnes installées sur une décharge publique, battue par les vents sur une zone appelée sur les cartes : la zone industrielle des dunes.
Ses habitants et les médias l’appellent « la nouvelle jungle ». Pourquoi ce nom ? Parce que jungle veut dire « petit bois « en Afghanistan et que avant d’arriver dans ce bidonville, les exilés étaient dans un petit bois qu’ils appelaient donc jungle.
Mais ici il n’y a pas de petit bois, il y a des dunes et un bidonville.
Nous n’aimons pas ce terme de jungle qui sous entend « habité par des sauvages ».
Les seuls comportements de « « sauvages » que j’y ai vus sont ceux de l’état français qui y a abandonné une population en danger sur son territoire.
J’ai été au contraire étonnée par le calme, le respect dont faisaient preuve nos patients. Les attentes étaient longues à MdM, mais les énervements étaient rares.
Souvent la queue à MdM signifiait : pas de repas car pour le repas il y avait une autre queue à Jules Ferry, le centre d’accueil, où des repas sont distribués une fois par jour.
Et tous les jours nous devions refuser des candidats aux consultations car nous ne pouvions répondre à toutes les demandes.
Face à notre difficulté à refuser, à « trier » (on va juste voir le monsieur là-bas qui a l’air très mal »), face à nos excuses (on est désolés on ne peut pas vous recevoir aujourd’hui, revenez demain) nous avons plusieurs fois reçu un sourire de compréhension, un « we understand »
Dans ce bidonville, les règles de santé publique n’existent pas. Ici, nous ne sommes plus en France mais dans un pays pauvre. Ou en guerre. Ou victime d’une catastrophe. Mais même dans les pays pauvres victimes de guerre ou de catastrophe, les camps sont mieux tenus…
L’une de nous était en Albanie, près de la frontière du Kosovo en 1999: le camp était mieux tenu, les gens avaient tous un abri. Le 7 aout 2015 le HCR a lancé un appel pour que réagissent les autorités françaises face aux « conditions de vie et d’accueil épouvantables » autour de Calais.
On a incité les exilés à venir s’installer sur ce terrain, loin de la ville, loin de la vie, des magasins. Comme seul aménagement, on a créé des buttes de sable afin que l’on ne voit pas le bidonville de la route. Non, on a aussi créé quelques points d’eau, quelques toilettes, quelques douches : rien qui réponde aux exigences sanitaires en France, ni aux exigences sanitaires d’un camp de réfugié.
Des ONG sont intervenues pour installer des toilettes (solidarités internationale) ou des cabanes en bois (secours catholique) ou pour distribuer à manger (secours islamique) ou pour proposer des consultations médicales et des soins infirmiers(MdM).
Depuis quelques mois, un centre de loisirs, le centre Jules Ferry, a été réquisitionné où logent 100 personnes (sur 3000 !), uniquement femmes et enfants. Les autres s’abritent dans des tentes ou des cabanes faites de bouts d’bois, de sacs poubelles et des tentes légères données par les ONG… Certains (combien ?) dorment dehors par terre sans abri.
Dans ce centre Jules Ferry, un repas est distribué tous les jours ; quelques douches chaudes sont possibles. Mais tout cela après des queues longues et éprouvantes. On ne peut pas se doucher tous les jours (500 douches quotidiennes pour 3000 personnes).
Nous ne sommes pas sûrs que tout le monde puisse disposer d’un unique repas tous les jours.
La question que nous nous sommes posée chaque jour : pourquoi Calais ou plutôt la zone industrielle des dunes n’est-elle pas la France ? Pourquoi les règles de santé publique usuelles en France ne s’appliquent pas ? Pourquoi les règles de prise en charge médicales dites de « bonne pratique » n’existent plus.
Médicalement, ce que nous avons vu dans ce bidonville est inacceptable :
– une épidémie de gale terrible : la gale ca gratte surtout la nuit, ca empêche de dormir.
– des jeunes aux mains lacérées par les barbelés.
« Nous avons reçu beaucoup de jeunes hommes dont les mains et les jambes étaient lacérées par les installations de sécurité (double panneaux de grillage avec barbelés et lames). Ils nous expliquent que les tentatives pour « passer » en Angleterre s’organisent surtout la nuit, ce qui rend le passage très dangereux et très périlleux à cause du manque de visibilité. Quand ils arrivent à la « clinique » de Médecins du Monde, nous n’avons généralement pas d autres choix que de les adresser aux urgences de Calais, afin qu’ils puissent bénéficier de sutures, parfois rendues difficiles car les barbelés déchiquettent la peau de manière anarchique. Il est donc difficile de rapprocher les berges de la peau afin de laisser une cicatrice nette et non douloureuse.
Enfin, nombreux sont eux qui déclarent des infections locales (abcès, ouverture des sutures) en raison de très mauvaises conditions d hygiène dans le bidonville (manque d’eau, malnutrition, peu de vêtements, insalubrité des abris…) »
– des suspicions de fractures du calcanéum, dues à des chutes de 4 m de haut, ce qu’on appelle : « des accidents à haute énergie ». Le traitement des fractures du calcanéum pose des problèmes délicats. Les séquelles fonctionnelles de ces fractures sont graves, prolongées et sont souvent grevées d’un handicap permanent. Celui-ci peut être plus ou moins important en fonction du type de fracture et de la qualité de la prise en charge médicale
– des mineurs isolés, des enfants seuls ou plutôt vivant avec d’autres enfants sans adultes référents.
– des femmes seules, errantes dans le bidonville,
« Mercredi dernier, nous avons eu en consultation une jeune femme de 25 ans qui était arrivée la veille dans le bidonville, seule.
Cette jeune femme érythréenne, ne parlait pas anglais mais était amenée à la « clinique » de MDM, par une jeune femme érythréenne, elle-même en sécurité au centre d’accueil Jules Ferry, qui l’avait trouvée au matin, dormant dehors près de l’église érythréenne et qui assurait la traduction en anglais.
Notre jeune patiente érythréenne souffrait des séquelles d’un traumatisme facial: elle nous a dit avoir été victime d’une agression il y a 4 mois en Libye. Elle présentait une cicatrice profonde sous l’oreille gauche et souffrait de céphalées et de troubles de l’audition.
Les troubles étaient anciens et chroniques.
La vraie raison de son passage en consultation était qu’elle avait passé la nuit dehors et était paniquée à l’idée d’une autre nuit.
En effet elle avait été harcelée par des hommes qui voulaient l’emmener de force dans leur tente.
J’ai appelé Anna, médiatrice qui a accompagné cette jeune femme au centre pour les femmes de Jules Ferry, où elle a été inscrite sur la liste d’attente: 56eme nous a-t-on dit.
MdM lui a fourni un duvet.
Notre traductrice érythréenne retournait dormir en sécurité dans le centre, et Anna et moi avons honte de l’avoir laissée sur place. Anna a trouvé une tente où une femme érythréenne a accepté de lui faire une place pour la nuit.
La jeune femme est revenue ce matin en larmes. Nous avons appelé ISM (traduction par téléphone) pour savoir ce qui s’était passé : le mari de celle qui avait acceptée de lui faire une place dans la tente, était revenu ivre dans la nuit. Elle pleurait et n’a pas voulu nous raconter ce qui s’était passé. Nous avons honte.»
– des enfants, des jeunes femmes, des jeunes hommes, des hommes plus âgés, fatigués, maigres, épuisés par un terrible voyage.
Nous prenions les pressions artérielles (PA) systématiquement et beaucoup de ces jeunes hommes d’une vingtaine d’années avaient des PA systolique à 10, ce qui n’est pas habituel chez un jeune homme de 25 ans.
– Nous avons décidé de prendre systématiquement les poids et d’évaluer les tailles et nous avons rencontré beaucoup de personnes avec des indices de masses corporelles (IMC) évaluées à 19 et quelques-uns avec des IMC inférieures à 18.5 (définition de la dénutrition).
En France en 2015, on propose à ces personnes dénutries un repas par jour à condition de faire 3 heures de queue. En France ?
– quelques pathologies graves mais assez peu: une toxidermie sévère, des patients diabétiques. Ceux-là non plus n’ont aucune protection
« M. V. 22 ans souffre d’une sévère toxidermie. Il est afghan et demandeur d’asile. Il a été hospitalisé quelques jours à Boulogne et on attend les résultats des biopsies. En attendant un repos en lit halte soins santé est recommandé. Ce jeune homme a besoin d’un toit, de douche et d’un traitement cutané assez lourd. Il est fatigué, abattu et ne semble plus avoir la force de réagir. Il parle de plus en plus de mourir. Il faudra l’énergie et le dévouement de notre responsable à MdM pour lui trouver une place en sécurité après 15 jours de coups de fil quotidiens».
– beaucoup de varicelles.
– des patients victimes de coups, de jet de gaz lacrymogènes.
– des gosses couverts de lésion de gale impétiginées.
– des abcès dentaires terriblement douloureux.
– des grossesses avec beaucoup de demandes d’IVG.
– beaucoup de viroses avec pharyngite, rhume et toux.
Dans notre maison de santé, nous avons l’habitude d’alerter les services de l’état. Sur une épidémie. Sur un enfant en danger. Sur une femme victime de violence. Sur une situation mettant des jeunes en danger.
Nous sommes habituées à travailler avec l’agence régionale de santé (ARS) dans un système de sante publique.
Avec des règles, des alertes, des protocoles. C’est notre pratique et c’est ce que nous apprenons à nos étudiants.
Dans le bidonville, rien. Les autorités sanitaires n’existent pas. Pourquoi ici, ses règles, ses protocoles ne fonctionnent-ils pas ? Même les pompiers refusent d’entrer dans le bidonville.
En France ils sont nos alliés les plus fidèles quand personne ne veut se déplacer.
« Il y a quelques jours, je suis appelée en urgence pour voir un jeune homme dans sa tente : il va mal, ne peut se lever et a beaucoup de fièvre et ne peut pas bouger de sa tente. Je suspecte une crise de paludisme, il doit être hospitalisé,
En toute confiance, J’appelle les pompiers pour qu’ils l’amènent en urgence au centre hospitalier.
J’attends les pompiers auprès de mon patient et j’apprends avec angoisse qu’ils ne rentrent pas dans le bidonville et ne viendront pas chercher le patient. Nous devons l’amener hors du bidonville et les pompiers viendront le chercher».
Encore et toujours ce sentiment étrange de ne pas être en France, ici à Calais :
L’alerte sur l’épidémie de gale a été faite par MdM. Une réponse des autorités sanitaires est nécessaire. Mais pas de réaction.
Pire l’ARS renvoie sur MdM le maire d’un village qui s’inquiète d’une épidémie de gale sur sa commune.
Une permanence d’accès aux soins de santé(PASS) a été créée à Calais pour assurer l’accueil et les soins et c’est une bonne chose que cette PASS existe pour recevoir les patients sans couverture maladie, les soigner et les guider pour les démarches à effectuer.
Mais la PASS est trop loin du bidonville : plus d’une heure de marche : pourquoi ne pas installer la PASS dans le centre Jules Ferry ?
Mais la PASS est complètement sous dotée : un médecin 2 ou 3 heures par jour pour assurer la prise en charge sanitaire de 3000 personnes fragilisées, traumatisées par un long et périlleux voyage ?
« A la clinique de médecins du monde, nous voyons entre 50 et 60 patients par jour.
Quand nous avons besoin qu’ils soient vus dans de meilleures conditions, qu’ils aient un bilan sang ou un bilan radio, nous les adressons à cette PASS qui régulièrement répond : pas possible, on ne peut plus prendre personne».
Il existe une PASS dentaire mais qui n’est ouverte que le lundi matin. Pendant notre mission, la dentiste était en vacances, donc nous n’avions aucune prise en charge pour soulager ces douleurs dentaires. Heureusement 2 dentistes de Calais ont accepté de recevoir en urgence des patients hyperalgiques.
Que faire ?
Qu’est ce qui est acceptable et qu’est ce qui est inacceptable ?
Qu’est ce qui est admissible et qu’est ce qui est inadmissible ?
Qu’est ce qui est indécent ?
Qu’est ce qui doit nous faire réagir en disant non, stop ?
Faut-il dire ? :
Fracture du calcanéum : ils ont déjà de la chance d’avoir la radio ? Tant pis s’ils n’ont pas le scanner.
Epidémie de gale : La gale ce n’est pas si grave.
Femmes : il y a 100 places à jules ferry : merci l’état, tant pis pour les autres ?
Ils n’ont qu’à ne pas être la ?
Ils en ont vu de pire en traversant la Libye et la Méditerranée.
Après ce qu’ils ont vécu, ils ne sont pas si mal ici.
C’est déjà pas mal d’avoir un repas par jour ?
Si cela doit être dit, que les autorités sanitaires le disent.
Si nous n’y prenons garde, Nous allons y perdre nos valeurs, notre humanité.
« Je vois L. 16 ans. Il est tombée du train hier et a cassé ses 2 incisives supérieures, la pulpe est à vif.
Pa s de consultation dentaire pendant 15 jours, Le dentiste est en vacances. De toute manière quand il est là, il est débordé car la PASS dentaire ne fonctionne que une demi-journée par semaine.
Les dents doivent être dévitalisées pour diminuer la douleur et pour éviter une infection.
Nous allons appeler les dentistes de Calais: l’un d’eux, en plein mois d’aout, recevra L. pour le soulager.
L. ne parle pas anglais mais il est accompagné par un ami qui traduit.
Je trouve cet ami très maigre et j’insiste pour le peser et le mesurer.
Taille ;165 Poids : 48kgsIMC=17.6 PA=9/6
Je lui demande s’il mange tous les jours ?
Oui il va à Jules Ferry pour manger mais pas aujourd’hui car il a loupé la queue pour accompagner son ami à la clinique de MdM».
Des propositions
– Un abri pour tous. Le premier ministre vient d’annoncer pour 2016 l’installation de tentes pour la moitié des personnes et nous l’en remercions mais pourquoi la moitié ? Qui va faire le tri ? Et selon quel critère ? Quid de cet hiver ?
– Un nombre normal de poubelles. Et le passage régulier de camions poubelles.
– Un nombre décent de toilettes et de douches.
– Une prise en charge médicale avec une PASS à proximité qui puisse recevoir tous ceux qui doivent être vus par un médecin, un dentiste ou un infirmier.
– Et une PASS dentaire qui puisse recevoir les patients tous les jours
– Un plan de prise en charge de la gale conforme aux recommandations de l’INVS de 2008 : « Mettre en place une stratégie de prise en charge de la collectivité par le médecin traitant, le responsable de l’établissement et les autorités sanitaires ».
– Un protocole de mise à l’abri des femmes(ou des jeunes garçons) qui font appel à nous.
– Un protocole de mise à l’abri des mineurs isolés.
– Un repérage des personnes dénutries et un plan de renutrition pour les personnes dénutries.
– Se préoccuper de la sécurité de ces jeunes qui franchissent barbelés et font de graves chutes au péril de leur vie et avec des séquelles qui risquent d’être définitives.
– En France en 2015, les normes diététiques sont de 3 repas par jour et pas de 1 repas par jour.
Nous sommes dégoutées, scandalisées par notre pays qui ne prend pas les moyens, alors qu’il les a, d’accueillir normalement des personnes qui essaient de fuir les conditions misérables et /ou dangereuses de leur pays !
Trois migrants sans nouvelle depuis le 22 juillet, de leur camarade Hisham Othman, un jeune homme soudanais, m’ont demandé de l’aide pour signaler sa disparition à la police : nous y sommes allés le lundi 10 Août.
Après de multiples recherches, nous avons pu savoir que Hisham Othman se trouvait depuis le 23 juillet dans la morgue de l’hôpital à Douvres. Les britanniques avaient fait des recherches en France et en Italie, sans réussir à découvrir son identité : il n’avait pas de papier sur lui. Les britanniques étaient sur le point de l’enterrer sans nom.
A la suite des démarches faites ce jour-là auprès de la police judicaire, nous avons réussi à identifier le corps grâce au frère de Hisham : il vit en Grande Bretagne, il s’est rendu à Douvres et il a identifié le corps, il s’agit de son petit frère, il avait 22ans.
Hisham en essayant de monter dans le train a reçu un coup à la tête, il y a eu une hémorragie interne, et plusieurs fractures. Il est arrivé en Grande Bretagne, mais il était mort.
Hisham avait un petit corps, les britanniques l’ont pris pour un mineur de 15 ans.
Hisham va être enterré à Birmingham, la ville où vit son frère Hassan.
Hisham avait le baccalauréat en génie civil, il a fui son pays à cause des problèmes….il n’avait que 22ans! Il souhaitait faire des études supérieures et avoir le doctorat.
Dure épreuve pour son frère Hassan, ses amis de route, ses parents, et pour nous tous….il n’avait que 22ans!
Le frère raconte : « C’est une dure épreuve d’aller voir à la morgue un corps où l’on a marqué « corps anonyme », et de découvrir qu’il s’agit bien de mon frère ! Mon frère n’a jamais été un anonyme, c’est son projet qui lui a coûté la vie. »
Drame qui ne sera pas le dernier, on le sait bien, parce que des milliers comme Hisham vivent actuellement des situations tragiques : certains sont au point de départ pour le désert libyen, et d’autres en attente sur les rives sud et nord de la Méditerranée. Beaucoup attendent des trains pour traverser le tunnel sous la Manche à Calais, l’ultime passage, beaucoup espèrent par le train rejoindre l’Angleterre à 31 kilomètres ! Certains arrivent sur le territoire britannique, et ont l’espoir d’une vie meilleure, pour d’autres, malheureusement, comme pour Hisham, le risque, c’est d’être un corps sans vie, sans identité, et seul.
Mariam Guerey
Article de Damien Boone publié le 10 août 2015 par Mediapart dans le cadre de l’opération #Open Europe
Ils viennent de Guinée-Conakry, du Mali, du Congo, de Côte-d’Ivoire. Pour la plupart mineurs, ces migrants se sont installés depuis 5 semaines dans un parc à proximité du centre-ville lillois, en attendant que le département, juridiquement tenu de leur venir en aide au nom de l’aide sociale à l’enfance, daigne s’occuper de leur cas.
Seuls les quelques rires et cris des enfants qui ont pris d’assaut l’air de jeux du jardin des Olieux viennent troubler le calme en ce vendredi après-midi. À proximité, quelques jeunes les regardent en silence. Plus loin, d’autres écoutent un peu de musique, discutent par groupes de trois-quatre, cassent la croûte autour d’une table de ping-pong, ou à côté des poubelles. Jeunes migrants venus d’Afrique, ils se sont installés depuis déjà 5 semaines dans ce parc à l’écart de tout grand axe, au milieu des résidences et sous le regard des habitant.es du quartier. Il y a un peu à manger, quelques matelas, des couvertures, quelques cabanes dans les arbres pour dormir. Certains sont arrivés par la mer, d’autres par avion. Et tous un peu par hasard à Lille, après avoir été bourlingués de villes en villes, trompés par leurs passeurs, de refuges en refuges, au gré des expulsions. « On ne se connaissait pas, mais on est devenus un peu comme une famille en se retrouvant à Lille ». Aucun d’entre eux ne souhaite s’appesantir sur les raisons qui les ont poussés à quitter l’Afrique : leurs regards se perdent au loin en évoquant « des problèmes….1 ». Leurs souhaits ? « Pouvoir rester dans de bonnes conditions » ; « avoir l’opportunité d’aller à l’école tous les jours » ; « on veut se former » ; « si on abandonne l’école, on n’a rien. On veut avoir la capacité de s’en sortir par nous-mêmes. Ne pas dépendre de l’État ».
Se présentant majoritairement comme mineurs, ils espèrent la protection due à tout mineur isolé étranger (MIE), responsabilité incombant au département via l’aide sociale à l’enfance (tandis que les majeurs dépendent de l’État, et sont expulsables), et aussi en partie aux services de l’État (protection judiciaire de la jeunesse). En attendant, sans la nationalité française et sans représentants légaux sur le territoire français, les migrants lillois sont dépourvus de toute capacité juridique. La situation de MIE est ambiguë car elle ne constitue pas un statut juridique à proprement parler : elle est à la lisière du droit des étrangers et, au titre de l’enfance en danger, du dispositif français de protection de l’enfance, qui ne requiert aucune condition de nationalité, ni de régularité du séjour. Reste à savoir si les autorités préfèrent les considérer avant tout comme des « étrangers » ou comme des « enfants » : en théorie, les engagements de la France à l’égard de la Convention internationale des droits de l’enfant, signée en 1989, devraient faire prévaloir le statut d’« enfant », et ainsi faire appliquer ladite convention qui énonce en son article 20 :
« Tout enfant qui est temporairement ou définitivement privé de son milieu familial,
ou qui dans son propre intérêt ne peut être laissé dans ce milieu,
a droit à une protection et une aide spéciales de l’État »
En outre, dans un document dont certains passages font office de réquisitoire à l’égard de la situation des droits humains en France, le Comité des droits humains de l’Organisation des Nations Unies s’est inquiété en juillet « que des mineurs isolés continuent à être maintenus en zone d’attente pour une durée pouvant aller jusqu’à vingt jours ». Aussi, il recommande que « [la France s’assure] que les mineurs isolés étrangers reçoivent une
protection judiciaire et le soutien de l’aide sociale à l’enfance » (le dossier complet est téléchargeable ici).
Les textes sont donc clairs. Interrogées dans la presse locale, les autorités se renvoient pourtant les responsabilités. La préfecture n’est pas au courant ; le département accuse l’État ; et la municipalité renvoie à l’État et au département. Ainsi, plutôt que de défendre et assurer la protection a priori des exilés, plutôt que de faire appliquer la législation favorable à ces derniers, l’État et ses démembrements considèrent la question avec méfiance et, en retardant la mise en place d’un dispositif pour ces jeunes, la longueur des procédures aura pour résultat de faire sortir un certain nombre d’entre eux du recours à l’aide sociale à l’enfance. En effet, les bénéficiaires d’une protection pendant leur minorité ne sont pas pour autant assurés de pouvoir demeurer en France à leur majorité. C’est donc avec les préfectures qu’il faudra ensuite lutter pour éviter qu’aux mesures de protection ne succèdent des mesures dites « d’éloignement ».
Le département du Nord est tenu de considérer ces jeunes hommes pour ce qu’ils sont : des enfants privés du soutien de leur famille ou d’un tuteur. Cette semaine d’ailleurs, le tribunal administratif de Nantes a une fois de plus donné tort au conseil départemental de Loire-Atlantique, qui refuse d’héberger la plupart des migrants mineurs arrivés fin juillet. Verdict : le département doit leur assurer un hébergement.
Pour le moment, des habitants du quartier et des militants associatifs assurent la solidarité et la protection auxquelles les services de l’État se dérobent. « Heureusement, on a des visites, des voisins, des gens d’associations ». L’antenne locale d’Ozanam, à deux pas du parc, offre un point douche le matin, et Le point de repère, lieu d’accueil de jour destiné aux jeunes sans domicile, fournit des soins. Mais, sollicités dans l’urgence par un public inhabituel, la pérennisation de ces recours, qui ne font pas d’accompagnement social, se pose. En outre, ces structures sont fermées le week-end. Une habituée vient apporter son soutien : « on s’organise pour faire la bouffe le soir, à tour de rôle. Le midi, ce sont des habitants. Tiens, ce midi, c’étaient des Marocains, ils ont fait un couscous pour tout le monde ». Des soutiens apportent des vêtements : « tout ce qu’on porte, on nous l’a donné ».
Mais, au quotidien, les migrants font surtout face à de nombreuses difficultés : comme le résume l’un d’eux, « y a la pluie, et y a la police… ». Si le temps est clément à Lille depuis une quinzaine de jours, les nuits de pluie sont le cauchemar éveillé de tous : « la pluie, tu peux rien faire. Quand il pleut, on ne dort pas. On marche, on erre dans la rue, on cherche un abri ». Un jeune montre des cicatrices sous la lèvre : « j’ai eu des boutons pendant une nuit de pluie. J’en avais partout sur le visage. On tombe vite malades. On est fatigués. Et on ne peut pas aller à l’hôpital ». Un autre est allongé et grimace : « il a mal sur le côté. On lui a laissé le meilleur matelas ». Un autre ennemi : l’ennui. Il faut tuer le temps. « On est ici parce qu’on n’a pas le choix. Et on ne peut pas bouger : on fait quoi ? On prend le train, le métro, et on va avoir des amendes pour rien ? ». Des habitants apportent quelques livres. « Quand on a fini, on les rend ».
Cependant, l’État n’est bien sûr pas totalement absent. La police nationale fait régulièrement des rondes en voiture. S’arrête parfois pour des contrôles d’identité. Donne des consignes : « ils disent de pas faire de bruit, de pas faire de saletés ». Intimide : « La semaine dernière, la police est venue avec des chiens. On essaie de nous faire partir par la force. La police a pris les réchauds, les matelas, les tentes ». Culpabilise : « un policier m’a dit : “vous bénéficiez de la générosité de la Franceˮ. Peut-être, pour l’instant. Mais on ne veut pas en bénéficier toute notre vie. Et pour cela, on veut aller à l’école ». La police passe au ralenti : « ils ont peur des rafles. Il faut qu’il y ait le plus de blancs possible », glisse la sympathisante. Très curieusement, les services municipaux sont soudainement prompts à réaliser des aménagements que les riverains réclament depuis des mois, et qui étaient sans cesse repoussés. Ainsi, la mairie est intervenue la semaine dernière pour… élaguer des arbres dans lesquels les migrants avaient construit des cabanes, et démonter les pergolas.
Ces actes révèlent le déploiement, à différents niveaux de l’État, de moyens « exceptionnels » – traque, intimidation, refus de droits fondamentaux – pour organiser l’invisibilisation et la marginalisation de certaines populations considérées comme indésirables (au même titre que les arrêtés anti-mendicité vus ailleurs), comme si la misère devait disparaître des centres-villes, et comme si son invisibilisation devait être assimilée à sa disparition. « On n’est pas des criminels, on n’est pas des malfaiteurs » se sentent-ils sommés de se justifier.« On veut juste avoir la chance d’aller à l’école ».
Une femme apporte deux ballons pour que les jeunes puissent s’occuper. Deux gamins du quartier, d’une dizaine d’années, viennent serrer quelques mains et demandent si tout va bien. Au moment où, au niveau national, Nadine Morano profite du creux médiatique de l’été pour asséner que les migrants devraient rester « chez eux » pour y combattre leurs ennemis ; où, plus localement, Xavier Bertrand, tête de liste « Les Républicains » pour les régionales en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, fait des effets de manche sur la question des migrants de Calais et court après Marine Le Pen avec des arguments aussi grossiers qu’elle, on ne peut compter, pour le moment, ni sur la lassitude des migrants lillois, ni sur démobilisation de leurs soutiens, ni sur la désapprobation des riverains pour renoncer à ce qu’il peut rester d’humanité dans un débat public pollué par des arguments racistes. Au jardin des Olieux, une trentaine de démunis volontairement laissés à la rue vous remercieront même chaleureusement d’être passé les voir et d’avoir évoqué avec eux leurs espoirs de vie meilleure.
1 À la demande des personnes rencontrées, échaudées par un article de la Voix du Nord montrant des visages non floutés, aucune photographie ne sera divulguée ni aucun nom mentionné.
Article rédigé par l’association Migreurop publié par Mediapart dans le cadre de l’opération #Open Europe
Les passeurs sont régulièrement désignés dans les discours politiques comme responsables des « drames de la migration », mais ce sont les politiques migratoires (de l’UE, des Etats membres) qui sont chaque année la cause de drames humains, et favorisent le business de la grande criminalité organisée, tout en criminalisant ceux qui aident par solidarité.
Lorsque que, le 10 septembre 2014, plus de 500 personnes ont disparu en mer alors qu’elles tentaient de rejoindre les côtes maltaises, l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) a parlé de « meurtre de masse », dont les « passeurs » étaient les coupables.
Après les terribles naufrages du mois d’avril 2015, la Commission européenne a appelé à une réponse énergique de l’UE pour en finir avec cette hécatombe. Dans son Agenda Européen sur la Migration du 13 mai , elle propose trois axes d’intervention pour éviter que des personnes tentent la dangereuse traversée de la Méditerranée : une meilleure surveillance des frontières maritimes de l’UE, une coopération renforcée avec les pays d’origine ou de transit des migrants pour empêcher les départs, et une lutte accrue contre les réseaux criminels (trafiquants et passeurs). Le 18 mai 2015, le Conseil européen a adopté une « Décision relative à une opération militaire de l’Union européenne dans la partie sud de la Méditerranée centrale (EUNAVFOR MED) », destinée à « démanteler le modèle économique des trafiquants ». Elle permet aux Etats membres de l’UE d’intervenir en haute mer pour arraisonner les navires soupçonnés de se livrer au trafic de migrants, de « capturer et neutraliser ces navires », et de les « éliminer et les mettre hors d’usage ».
La presse se fait volontiers le porte-parole de ce discours qui fait porter aux « passeurs » la responsabilité des épisodes dramatiques qui jalonnent les parcours migratoires. On note pourtant que bien peu d’information est fournie sur ces passeurs (qui sont-ils, comment agissent-ils, quelles relations entretiennent-ils avec les « passé.e.s », etc.), et que la figure du passeur a connu une profonde transformation au cours des dernières années ou décennies.
Ce billet a pour objet de fournir quelques informations, sources documentaires et éléments de réflexion pour contribuer à ce que le débat public ne se limite pas à un paysage consensuel brossé à gros traits peu vérifiés, parfois caricaturaux.
Les passeurs : une figure en évolution
Le regard sur le passeur a évolué de façon parallèle à celui qui est porté sur les personnes revendiquant leur droit à demander l’asile. Au début des années quatre-vingt, le profil type du demandeur d’asile a changé, au gré de la géopolitique (effondrement du bloc communiste) et de l’évolution de la définition de réfugié (élargissement des zones géographiques entre autres : moins intellectuel, moins blanc, jeté sur la route de l’exil pour des causes plus complexes que celles qui avaient chassé ses prédécesseurs, victimes de la guerre froide et de dictatures bien identifiées). De héros à qui il faut venir en aide il est devenu un fraudeur, voire un terroriste – une tendance accentuée après le 11 septembre 2001.
C’est en même temps que change le regard sur les passeurs, pendant longtemps considérés comme des sauveurs : ainsi, pendant la guerre d’Espagne, ceux qui aidaient les républicains ou les anarchistes à se rendre en France ou, pendant la seconde guerre mondiale en France, ceux qui faisaient franchir la ligne de démarcation aux personnes poursuivies par le régime de Vichy. Les années de guerre froide voient naître des passeurs qui aident à franchir le mur de Berlin et la frontière Est/Ouest, à une époque où on s’indigne de ce que des États empêchent leurs citoyens de quitter leur pays ; une pratique aujourd’hui admise, voire encouragée par les Etats européens qui, dans le cadre de l’externalisation des contrôles migratoires, font pression sur leurs voisins du sud pour qu’ils « retiennent » les migrants tentés de prendre la route vers l’Europe, y compris leurs propres ressortissants (voir Migreurop, « Emigration illégale » : une notion à bannir).
En 2004, le Cap Anamur (bateau d’une association allemande du même nom) connut une longue errance dans l’indifférence quasi-générale : longtemps interdit d’accostage, refoulé aux frontières maritimes de l’Europe pour avoir accueilli à son bord 37 rescapés africains d’une barcasse en perdition, une partie de son équipage fut ensuite inculpée d’« aide à l’immigration illégale », et ses passagers interdits de demande d’asile – au mépris de la convention de Genève. (Voir Migreurop, Cap Anamur – appels, chronologie, presse).
Le durcissement des politiques migratoires et le 11 septembre 2001 étaient passés par là : le migrant est désormais considéré comme un fraudeur, un profiteur, voire un terroriste, dont l’examen de la demande d’asile est souvent sommaire (quand elle a lieu). Et « le » passeur un criminel, petite main de la grande criminalité organisée. Il est devenu un trafiquant, coupable de traite des êtres humains (voir ci-après criminalisation des passeurs).
Les passeurs : une réalité multiple
Il existe bel et bien des réseaux criminels investis dans l’acheminement de personnes d’un point à l’autre du globe au travers des frontières, qui font payer ce service à celles et ceux qui en ont besoin, et à leurs proches. On se trompe en revanche en imaginant que les migrant.e.s qui ont recours à des passeurs ont tous et toutes utilisé les services de ceux-ci de leur ville ou village de départ jusqu’à leur arrivée dans telle ville d’un État européen (ou d’Amérique, d’Australie…). Beaucoup témoignent avoir eu un itinéraire en tronçons successifs, avec parfois de longues périodes à travailler ou survivre dans la précarité en attendant d’avoir trouvé un passeur pour l’étape suivante de leur voyage. Pour certains, le service du passeur a consisté essentiellement en la fabrication de faux documents permettant d’emprunter une ligne régulière de transport (avion, bateau, train, car). Pour d’autres le passeur a été un accompagnateur de fait pour la traversée de tel obstacle ou telle frontière mais pas pour l’ensemble de leur voyage. Les activités de passeur sont d’une très grande variété.
On voit enfin en de nombreux endroits une auto-organisation de migrants, pour la survie et pour l’organisation du passage : dans les « jungles » du Calaisis, comme dans les « camps de la montagne » marocains ou en Grèce (voir Passeurs d’hospitalité, Que sont les passeurs ?).
Qui est passeur et qui est bénéficiaire des services de passeur ?
Il est parfois bien difficile de le dire… « Il y a quasiment autant de profils de passeurs que de voyages d’exil. Certains passeurs prennent des risques et concrètement, ils permettent de sauver des vies, même si leurs services sont rétribués. Un grand nombre de « passeurs », notamment par voie terrestre, sont des intermédiaires, qui prennent en charge des migrants sur une partie du chemin de l’exil. Ils sont parfois eux-mêmes de migrants résignés, qui ont tenté plusieurs itinéraires pour rejoindre leur destination et connaissent les différentes routes qui « marchent » ou ne « marchent pas ». Ils sont alors plus ou moins aidants, plus ou moins intéressés. Il y a aussi ceux qui, moyennant finance, fournissent des faux papiers – souvent avec la complicité d’autorités locales corrompues – à des personnes qui peuvent ainsi prendre l’avion et fuir le danger. Ils sont faussaires, usurpateurs d’identité, mais aussi résistants et sauveteurs, et parfois eux-mêmes demandeurs d’asile à l’arrivée. » (ACAT France, Qui sont les passeurs ?). Les pratiques mises en œuvre au nom de la lutte contre l’immigration illégale génèrent par ailleurs des phénomènes qui brouillent encore les cartes.
À Mayotte on rencontre ainsi des « enfants passeurs », qui, pour le tiers ou le quart du prix habituel du passage, s’engagent à se faire passer pour le passeur en cas de contrôle (voir Plein Droit n°84, Les enfants passeurs de Mayotte).
À la gare du Nord à Paris, face à l’exigence, aux guichets, de documents prouvant le droit au séjour de certains clients (exigence « au faciès »), des étrangers en situation régulière et des Français se sont mis à acheter des billets pour le compte d’autres.
Criminalisation de l’activité des passeurs
Bien sûr, il existe des criminels parmi les passeurs, des gens qui abandonnent en pleine mer ou en plein désert, qui enferment dans des camions frigorifiques, qui violent et rançonnent, qui livrent à la police moyennant récompense etc. Mais il abusif et dangereux de faire l’amalgame entre l’activité des « passeurs » et ce qu’on appelle le trafic criminels d’êtres humains (voir Natalia Paszkiewicz, Le danger d’assimiler trafic de migrants et traite humaine).
Amalgame abusif
Les personnes qui apportent une aide aux migrants sont souvent poursuivies pour « délit de solidarité », nom donné, en France, par les militants des droits de l’Homme au délit « d’aide à l’entrée, la circulation ou le séjour d’un étranger en situation irrégulière ». Dans de nombreux pays, cette activité est passibles de poursuites pénales (voir Migreurop, Les législations internationales qui prévoient le délit de solidarité). Ainsi, en 2007, sept pêcheurs tunisiens, pour avoir porté secours à une embarcation de migrants en grande difficulté au large de Lampedusa, ont été poursuivis pour « aide à l’entrée illégale sur le territoire », ont vu leur outil de travail confisqué et ont passé, pour certains, plusieurs mois en prison avant d’être finalement relaxés (voir : Migreurop, (presque) tout sur le procès d’Agrigente).
Amalgame dangereux
Cette criminalisation de l’aide aux migrants, par son aspect dissuasif, contribue à fragiliser la situation des personnes qui ont réellement besoin de franchir les frontières qu’on leur interdit de passer légalement. Elle les oblige, tout comme les autres volets de la lutte contre l’immigration irrégulière, à recourir à des moyens encore plus dangereux pour parvenir à leur fin. Elle met en évidence l’hypocrisie de politiques fondées sur la répression, qui incitent à la violation des règles qu’elles fixent, et enrichissent les vrais passeurs mafieux (tout comme la Prohibition aux USA de 1920 à 1933 a fait la fortune de la mafia).
La présomption de culpabilité est souvent bien faible : des migrants sont poursuivis sur la seule fois de rapports de police bien difficiles à contester, ou des personnes sont jetées en prison parce qu’elles avaient communiqué avec des passeurs ou présumés tels.
« Perturber les réseaux des passeurs ne fera que contribuer à augmenter les dangers liés au fait de traverser la Méditerranée tout comme ce fut le cas avec la militarisation de la lutte antidrogue : il est probable que les prix des passeurs augmentent, ce qui exposera alors les émigrants à un risque plus élevé en termes d’abus. » (Natalia Paszkiewicz, Le danger d’assimiler trafic de migrants et traite humaine).
Les passeurs, pourquoi ? Les politiques « migratoires » en cause
Actuellement, si les passeurs peuvent être incriminés (cf. en bibliographie les articles de Carine Fouteau sur mediapart fin décembre 2014), le cynisme est plus du côté des responsables politiques européens qui rechignent à accueillir des personnes en quête de protection (95% des 4 millions de réfugiés syriens se trouvent en Irak, Jordanie, Égypte, Liban et Turquie). Les interminables marchandages auxquels se sont livrés les Etats membres de l’UE lorsque la Commission européenne leur a demandé, au mois de mai 2015, de « relocaliser » quelques dizaines de milliers de demandeurs d’asile en témoignent une fois de plus.
Pourtant, les politiques migratoires répressives (de l’UE, des Etats) n’empêchent pas les gens qui le veulent de partir. En revanche, elles les poussent à prendre des voies de passage de plus en plus dangereuses. L’observation des modes opératoires utilisés pour la traversée de la Méditerranée au cours des dix dernières années montre en outre que les passeurs savent parfaitement s’adapter aux contraintes qu’impose la diversification des dispositifs de surveillance.
La construction de murs, le développement de moyens militaires pour le contrôle des frontières et les tentatives de blocage des migrants avant même qu’ils aient quitté leur pays ne font nulle part, à long terme, la preuve de leur efficacité. Mais ils sont chaque année la cause de drames humains, et favorisent le business de la grande criminalité organisée, tout en criminalisant ceux qui aident par solidarité.
« De nombreux gouvernements semblent vouloir détourner l’attention de leurs manquements en faisant de la crise mondiale des réfugiés une question de traite ou de trafic d’êtres humains. Ils ont raison, mais pas dans le sens où ils l’entendent. Selon les gouvernements, les trafiquants et les passeurs sont le problème. En réalité, le trafic ou la traite d’êtres humains est la conséquence, la cause principale étant l’action inadaptée des gouvernements. Lorsque les gens sont désespérés, rien ne peut les empêcher de partir. Les gouvernements portent une responsabilité morale en leur interdisant d’emprunter des moyens sûrs et légaux, et les contraignent de fait à faire appel aux services de passeurs ou les exposent à l’exploitation des trafiquants » (Amnesty International, Crise des réfugiés. Ce sont les gouvernements, et non les passeurs, le vrai problème).
L’Ezadeen dans le port de Corigliano en janvier 2015
Tribune publiée dans le Plus de l’Obs (supplément internet de l’Obs). Elle est signée par Céline Barré, Martine Devries, Claire Dimpre, Lou Einhorn et Jean-Marie Gueuret, membres d’associations et militants à Calais et sur le Littoral de la Mer du Nord. 
Manifestation du 18 décembre 2014 contre le mur de la honte
Huit morts en deux mois : deux femmes, un bébé, deux jeunes, 3 hommes dans la force de l’âge. A Calais, la frontière avec l’Angleterre tue encore et encore !
Financée par le gouvernement britannique, une barrière grillagée vient d’être érigée, rehaussée de barbelés, surmontée de lames de rasoir. Elle interdit l’accès au domaine portuaire, les exilés se rabattent alors sur le site du Tunnel sous la Manche : loin de créer de la sécurité, la barrière produit de la mort.
De loin, un mort est un chiffre. De près, c’est une personne que les bénévoles et les militants des associations accompagnaient, que ses amis, sa famille aimaient.
De loin, c’est une politique qui ne marche pas. De près, ce sont des femmes et des hommes, un bébé. Insupportable et révoltant.
De loin, l’intention est de « sécuriser ». De près, cette barrière signifie pour de nombreuses personnes l’augmentation du danger et de la prise de risque. Car rendre plus difficile le passage d’une frontière ne fait pas disparaître le souhait de la traverser quand c’est la survie qui est en cause. Au contraire, cela rend indispensable le recours aux passeurs, véritables techniciens du passage, qui se font payer, et les tarifs augmentent !
Pas d’argent ? Il reste la tentative désespérée, avec une prise de risque extrême, et les exilés en sont parfaitement conscients. Il ne s’agit pas de les « prévenir », aucune campagne de prévention et aucun panneau d’affichage n’y pourra rien. Ils savent ce qu’ils risquent, mais le sentiment de n’avoir plus que ça à tenter est plus fort, la détermination est entière. Et le désespoir, face à des conditions de vie insupportables en France, est majoré encore par les accidents graves, trop souvent mortels, dont ils sont les témoins impuissants. Face aux conditions de vie qu’ils ont quittées, au parcours qu’ils ont déjà effectué et à « l’accueil » qui leur est proposé en France ou ailleurs, ils font le pari que le jeu en vaut la chandelle.
Que faire alors ?
Il n’y a pas de solution simple.
Pour les bénévoles et les militants des associations, malgré leur fatigue et leur lassitude, c’est être à côté des exilés pour apporter un soutien : des soins, de l’eau, de la nourriture, des vêtements, du matériel pour la mise à l’abri, une présence amicale, des informations sur leurs droits…
Actuellement, les Etats membres de l’Union Européenne (dont la France et la Grande Bretagne) limitent leur accueil sous le prétexte du « risque d’appel d’air » : Cette inaction, en matière d’accueil et d’information sur les droits, conduit de nombreuses personnes remplissant les critères de la Convention de Genève, à poursuivre leur fuite en avant dans l’espoir de commencer enfin à vivre.
Une véritable réflexion sur l’ouverture de voies légales d’accès au territoire européen – dont le territoire britannique – et sur les modalités de circulation en son sein, doit donc être menée. Cela nécessite une remise à plat des accords européens ou bilatéraux tel que l’accord du Touquet. C’est urgent !
Mais aussi, il faut une application réelle, enfin, des lois de notre pays concernant la protection des mineurs et des personnes vulnérables et l’hébergement des demandeurs d’asile. Ce sera un signe fort de la mise en place d’une politique plus hospitalière. A Calais, dans le nouveau bidonville, vivent plusieurs centaines de demandeurs d’asile et des dizaines de mineurs et des femmes enceintes. Ces personnes doivent être protégées et hébergées.
Actuellement les politiques mises en place en France contreviennent aux principes de notre République et aux fondements mêmes de notre société.
Peut-on continuer longtemps à encourager la peur, voire la haine de l’autre, à construire des murs? Le mur d’hier à Berlin, de sinistre mémoire. Les murs d’aujourd’hui : à Calais, mais aussi en Bulgarie, en Hongrie, en Turquie…Peut-on continuer à enfermer, à s’enfermer ?
N.B. A la suite de la publication de cette tribune, nous avons appris la mort d’une nouvelle personne dans la nuit du 28 au 29 juillet. Cela porte à neuf le nombre de morts connus depuis le début du mois de juin!
Ce samedi 27 juin 2015, un groupe de Syriens a quitté le bidonville voisin du centre Jules Ferry pour manifester place d’Armes. Avec les syriens qui survivent sur le parvis de l’église Saint Pierre-Saint Paul et le quai du hangar Paul Devot, (près du phare), ils se sont regroupés avec détermination, des revendications claires, des banderoles. Depuis ce matin ils ont décidé de rester là jusqu’à ce qu’ils soient entendus. Et si la crainte était là de se faire éjecter par les « gardiens de la paix » dans la soirée, aux dernières nouvelles en ce début de dimanche 28 juin, ils sont toujours là, et ils sont décidés à revenir et persister en cas de dispersion.
Un militant nous transmets leur message:
1. Constat :
Il y a selon eux entre 70 et 80 syriens répartis sur 3 sites : la jungle, le parvis, et le quai.
Aucun demandeur d’asile en ce moment!
2. Le danger :
Se rendre en Angleterre, pour eux, est un acte dangereux ! Ils sont non seulement conscients des risques mais ils les ont subi aussi …
Rappel : M , jeune syrien qui s’est noyé , S., syrien à qui l’ont doit aujourd’hui donner à manger , des menaces par armes à feu d’un routier , le gaz, les coups, un érythréen mort cette semaine …
Il ne veulent plus de ça !
2. Pourquoi l’Angleterre ?
D’abord, parce qu’ils parlent anglais , et ce n’est pas à banaliser lorsqu’on souhaite débuter une nouvelle vie ailleurs…
Puis, parce qu’ils ont pour beaucoup des proches là bas !
Enfin, parce que les conditions d’accueil là bas sont beaucoup mieux gérer qu’ici! En effet, la France leur propose l’asile mais les laisse dehors encore quelques mois alors qu’en Angleterre ils sont hébergés sur le champs et dignement.
4. Dignité
Les syriens réclament le droit à la dignité!
Ils ne sont pas des animaux et réclament leur statut d’êtres humains!
Ils souhaitent donc communiquer avec les gouvernements franco-britanniques, dialoguer et trouver des solutions fiables afin de se rendre en Angleterre légalement, en sécurité !
RAPPEL:
en novembre 2014, d’autres syriens du parvis de l’église se sont aussi mobilisés avec banderoles, tracts, déplacement à Boulogne au consulat britannique.
en septembre-octobre 2013, les syriens éjectés du squat rue Mouron, revendiquaient sur la passerelle piéton du terminal des Ferry.

PS: appel à tous à soutenir ce mouvement spontané.
PS2: Des syriens survivent sous le porche de l’église et du quai près du phare de Calais depuis juillet 2014. Cette fin juin 2015, ce ne sont évidemment pas les mêmes personnes.
Ici, l’article original
L’anthropologue spécialiste de l’exil et des camps, Michel Agier (1) propose une analyse sur ce qui se passe actuellement à Calais. « Les associations de citoyens bénévoles sont en train de se faire déloger du dispositif qui se met en place. On est maintenant dans une logique de type humanitaire-sécuritaire où ces associations ne trouvent plus leur place, ni ne savent comment donner sens à ce qu’elles font ou voudraient continuer à faire. »
« Bidonville d’État », « New jungle », « Sangatte sans toit », « Ghetto Cazeneuve » : les manières de nommer sont importantes, certes, mais c’est d’abord le lieu lui-même qui interpelle. Invité à voir et commenter ce qui se passe à Calais, en regard d’une expérience de plusieurs années de recherches sur les camps dans le monde (camps de réfugiés, camps de déplacés internes, campements de migrants), j’ai rencontré pendant deux jours plusieurs personnes parmi les intervenants du monde associatif, du « centre Jules Ferry », et parmi les migrants. Ce que j’ai ramené de cette visite est la proposition d’un regard décentré sur l’ensemble de la situation, sur ce qui se passe là en ce moment, et un constat. Celui-ci peut tenir en quelques mots : ce qui se passe aujourd’hui à Calais est la mise en place d’un camp de regroupement sécuritaire-humanitaire sous le contrôle de l’État. Une mise à l’écart violente. Une immobilisation d’étrangers en mouvement. Une séparation des migrants et de la ville.
La complexité de cette situation est à la fois juridique, politique, logistique, et humaine ; elle est en constante évolution. J’essaierai de la décrire et de proposer quelques commentaires.
Des expulsions − un regroupement forcé − un enfermement dehors
La fermeture très médiatisée en 2002 du centre de la Croix-Rouge de Sangatte par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, devait mettre un terme à une visibilité acquise par le « hangar de Sangatte » qui dérangeait l’image lissée d’un pays démocratique. La fermeture du lieu et l’expulsion des étrangers qui l’occupaient, préparaient aussi ce qui s’institua cinq années plus tard, avec l’élection présidentielle de Nicolas Sarkozy, comme un nationalisme identitaire et une xénophobie par le haut, au plus haut niveau de l’État. Officiellement et systématiquement repoussés et rendus « invisibles », les migrants en transit, et parfois en errance, dans cette région se sont régulièrement regroupés dans des campements informels de petites tailles, ou dans des squats, au sein ou autour des principales villes et notamment de Calais. Le campement des migrants afghans de cette ville, ouvert en 2002, fut détruit en octobre 2009. Au cours de ses sept années d’existence, cette « jungle » aux abords de Calais a pu parfois atteindre jusqu’à 600 occupants, ce qui représente un nombre très important pour ce genre d’occupation : un refuge comme il en existe des milliers dans le monde, créé par les migrants eux-mêmes de la même manière qu’on « ouvre » un squat. Ce sont des campements urbains où l’on se regroupe faute d’asile, en occupant les interstices de la ville – quais, parcs, squares, terrains vagues, immeubles vacants ou abandonnés. Ces lieux de refuge ont pu trouver à Calais comme dans les petites villes proches, des soutiens solidaires de la part des voisins. Près d’une dizaine de campements ont existé entre Calais et Dunkerque, les uns restant précaires alors que d’autres ont pu faire l’objet d’un soin donné par les habitants, et parfois par les mairies. En témoignent les associations formées en solidarité avec les migrants, comme Terre d’errance dans le village de Norrent-Fontes, un village dont on entend le nom très loin sur les routes des migrants − comme un repère fiable sur les trajets dangereux de l’exil. À Calais, les campements et squats de la ville ont été des lieux de grande précarité, mais ils faisaient aussi l’objet d’une solidarité de la part des habitants : distributions de repas, d’habits, de chaussures, soins médicaux, informations et aides concrètes sur les procédures administratives, apprentissages linguistiques, etc. Se sont ainsi constituées une vingtaine d’associations (ou de sections locales d’associations nationales) regroupées ensuite dans la « Plateforme de Services aux Migrants ».
Le nouvel emplacement créé en avril dernier semble être la troisième occurrence du même camp après Sangatte et la « jungle » de Calais. Mais il n’en est rien. Si le hangar de Sangatte (1999-2002) était un camp de transit géré par la Croix rouge, si la « jungle » (2002-2009) était un campement-refuge créé et géré par les migrants, c’est un camp de regroupement sous contrôle de l’État qui est en train de se mettre en place. En agrégeant certaines des associations locales au projet de « translation » (terme officiel), en les incitant à aider la sous-préfecture à organiser l’évacuation des migrants des campements et squats et leur transfert, sous le chantage qu’à défaut de cette collaboration, les autorités seraient « contraintes » d’employer la force, l’État a fait d’une pierre deux coups. D’une part, il a réalisé sans heurts apparents l’évacuation des squats et campements de Calais et le regroupement des migrants dans un espace situé à l’écart, à sept kilomètres de la ville. D’autre part, il a jeté le trouble dans le milieu associatif, qui s’est trouvé piégé par l’opération, et s’interroge sur l’avenir de son action. Parce qu’elles ne voulaient pas se couper de la réalité, ne pas perdre la main et rester solidaires des migrants, parce que Calais est une ville-frontière qui a depuis toujours l’habitude du passage des migrants et de leur accompagnement, elles ont voulu que le « déménagement » se fasse dans les meilleures conditions, sans conflit. L’opération d’euphémisation dans laquelle elles se sont trouvées embarquées ne leur laissait guère le choix. Mais ce fut bien, au fond, une opération gouvernementale de « pacification » par le déguerpissement urbain et l’encampement des migrants. Les conditions sanitaires étaient au départ celles du pire bidonville, d’où le nom, pleinement justifié, de « bidonville d’État » qui a été donné par les associations, maintenant davantage critiques contre l’opération et ses conséquences. La mise en place de deux points d’eau et de huit toilettes chimiques sur un espace de 18 hectares et pour plus de 3 000 personnes, ne change pas fondamentalement la logistique précaire du lieu.
En attendant, 3 000 personnes sont bloquées là, bientôt 5 000 d’après ce qu’annoncent certains responsables associatifs. C’est bien, j’y reviens, un camp de regroupement si on le replace dans la logique globale des camps. Les camps de regroupement consistent, dans le dispositif des camps en général et notamment en Afrique, à réunir des populations plus ou moins nombreuses de déplacées internes ou réfugiées initialement établies près des villages ou dispersées dans les villes, pour les conduire, parfois par camions entiers, et pas toujours avec leur accord, vers des camps où opèrent des administrations nationales ou internationales, ainsi que des organisations non gouvernementales ou des entreprises privées. Des raisons d’ordre logistique sont généralement mises en avant (travailler à plus grande échelle, plus efficacement, plus professionnellement), mais le camp de regroupement existe aussi pour faciliter les opérations de triage et de contrôle des personnes selon leur statut juridique, leur nationalité, leur âge, sexe, situation familiale, etc. L’opération est simultanément sécuritaire et humanitaire. Cet éclairage peut aider à comprendre ce qu’il se passe en ce moment dans le camp de regroupement de Calais.
« Circulez, y’a rien à voir » : séparer les migrants de la ville
Les associations de citoyens bénévoles sont en train de se faire déloger du dispositif qui se met en place. On est maintenant dans une logique de type humanitaire-sécuritaire où ces associations ne trouvent plus leur place, ni ne savent comment donner sens à ce qu’elles font ou voudraient continuer à faire. Elles ne réussissent plus à distribuer du pain, de la nourriture, amener des vêtements, parler avec ceux des migrants que les bénévoles connaissent déjà, parce qu’il y a beaucoup trop de monde, parce que la foule même des migrants devient effrayante pour les personnes âgées ou les jeunes mères de famille qui viennent là avec leurs enfants pour faire et enseigner les actes de solidarité, et se trouvent désemparées. Leur propre marginalisation est le signe du passage d’une solidarité de citoyens quelconques à un dispositif technique dont le langage politique est « Circulez, on s’en occupe, y a rien à voir ». L’entreprise « Vie active » qui gère pour la préfecture le centre de service Jules Ferry (4 douches pour 3000 personnes à raison de 4 minutes par personne, distribution de repas une fois par jour, etc.) recrute maintenant du personnel de service en CDD (un contingent de trente places offertes mi-juin). Nous avons pu voir un jeune homme se présenter à l’embauche, muni de son diplôme d’auxiliaire de vie, quelque peu perplexe face au portail fermé où s’agglutinaient une cinquantaine de migrants ou plus, attendant l’heure de la douche. Il finit par se faire reconnaître d’un employé qui le fit entrer. Contrôlée par des agents de service munis de leur gilet orange et de leur talkie-walkie, l’entrée sécurisée n’est guère accueillante pour les bénévoles des associations. Ceux-ci voient leur manière de travailler contestée par les responsables de l’entreprise gestionnaire, parce qu’ils ne sont pas ponctuels, pas rapides, pas assez professionnels en général. Les bénévoles des associations eux-mêmes sont excédés, se sentent rejetés, certains renonçant à achever l’intervention pour laquelle ils étaient venus, puis renonçant à revenir là.
Ajoutons que sur les trois voies qui longent l’espace du camp dans son ensemble, des voitures de police circulent en permanence. L’un des bords est l’autoroute qui conduit vers le port, sur lequel un haut grillage est en construction (une barrière existe déjà de l’autre côté de l’autoroute). C’est là que la police interpelle tous ceux qui sortent du camp et s’approchent de la route, pour les mener en centre de rétention.
Des ONG professionnelles humanitaires sont tentées d’intervenir dans un dispositif qu’elles « reconnaissent » pour avoir vu des choses similaires ailleurs, dans les pays du Sud et où elles se sentent les plus compétentes. Et l’on peut penser qu’en effet la scène sécuritaire qui se met en place à travers le regroupement et l’encampement de tous les migrants qui passent par là, se verrait bien augmentée d’un volet humanitaire. Ce dernier rendrait la mise à l’écart plus « acceptable » aux yeux des citoyens d’un pays démocratique selon le principe de la politique de l’indifférence.
La violence est ce qui domine la situation. Il y a quelques semaines, la leader du Front National, Marine Le Pen, avait répondu à une question d’un journaliste à propos de la « crise migratoire » et des morts en Méditerranée avec ces mots : « D’abord il faut arrêter de leur dire ‘Welcome’ ». La forme-camp qui se met en œuvre en ce moment à Calais correspond à cette injonction xénophobe, elle est compatible avec la fermeture des frontières. Il y a de ce point de vue un rapprochement à faire avec l’espace d’entre les frontières italo-françaises, à Vintimille, où sont confinés depuis plusieurs jours des migrants arrêtés sur leur parcours et regroupés là, dans ce qu’on appelait autrefois le « no man’s land » et qui s’avère être une frontière dense, un « full of men’s land ». De même, le camp de Calais fait fonction de frontière dans le même contexte. De plus en plus, la difficulté et bientôt l’impossibilité d’en sortir sont manifestes. D’abord par l’éloignement de la ville, puis par la séparation d’avec les citadins citoyens solidaires, puis avec la présence active de la police dans son pourtour, et maintenant par les expéditions violentes de certains groupes d’extrême droite contre les migrants pouvant apparaître en ville. L’étau se resserre.
Questions
Qu’est-il possible de faire ? Déjà, le fait étant accompli, la suppression pure et simple du camp, c’est-à-dire sa destruction, poserait de nouveaux problèmes et enclencheraient de nouvelles violences. Deux pistes me semblent cependant mériter l’attention.
D’une part, la moitié des encampés de Calais pourraient en sortir tout de suite si l’on procédait aux régularisations rapides du genre de celle que l’OFPRA (Office Français pour la Protection des Réfugiés et Apatrides) a faite pour les demandeurs d’asile érythréens au début du mois de juin. Beaucoup d’Érythréens non enregistrés à ce moment-là, des Soudanais du Sud ou du Darfour qui auraient autant de légitimité qu’eux à recevoir l’asile, d’autres Africains en errance depuis tant d’années qu’ils n’ont plus où « retourner » dans des conditions vivables, une partie au moins des Syriens, des Kurdes, une partie peut-être des « vieux » exilés afghans : l’OFPRA pourrait arriver sans mal à 50% de la population du camp régularisable de suite. Ainsi légalisées, ces personnes pourraient circuler librement, et auraient droit à des aides et cadres d’accueil plus humaines et dignes.
D’autre part, il est vital pour combattre l’enfermement du lieu qu’il soit de plus en plus ouvert et transformé par la venue des journalistes, des associations de Calais et d’ailleurs, des étudiants, des élus. Ces visites peuvent rétablir la relation avec les migrants confinés là. « Ouvrir » le camp − et ainsi le faire disparaître comme lieu d’enfermement − c’est d’abord permettre à ses occupants d’en sortir en toute sécurité, c’est y aller et faire connaître ce qui s’y passe, y organiser des événements qui impliquent les habitants de la ville autant que les migrants, et ainsi créer un lien entre le camp et la ville. Mais cela, c’est déjà l’histoire des lieux de mise à l’écart en général. Bienvenue dans le monde des camps !
Le 12 juin, Philippe Wannesson que j’ai interviewé pour m’aider à comprendre la situation du camp de Calais, a voulu m’interviewer à son tour, à chaud. Voir ici.
(1) Michel Agier est anthropologue (IRD et EHESS). Il étudie depuis de nombreuses années les déplacements et la formation des lieux de l’exil. Sur les thèmes concernés par le camp de Calais, il a notamment publié Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire (Flammarion, 2008), Je me suis réfugié là. Bords de routes en exil (avec S. Prestianni, éditions Donner Lieu, 2011), Paris refuge. Habiter les interstices (avec F. Bouillon, C. Girola, S. Kassa et A.-C. Vallet, éditions du croquant, 2011), Campement urbain. Du refuge naît le ghetto (Payot & Rivages, 2013) et Un monde de camps (sous sa direction, avec la collaboration de Clara Lecadet, La Découverte, 2014).