Communiqué La Cimade // Les exilés de Grande Synthe sans abris au Puythouk

14 juin 2017

Depuis l’incendie du camp de la Linière le 10 avril 2017, il n’existe plus de structure d’accueil inconditionnel pour les personnes exilées en transit à Grande-Synthe et sur le littoral. Reportage dans le bois du Puythouck où vivent près de 300 Kurdes irakiens.

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Au Puythouk, zone naturelle protégée et bucolique, quelques joggers et promeneurs circulent encore dans les allées, mais ce sont surtout près de 300 personnes exilées qui vivent dans des conditions précaires proches de l’insalubrité. Beaucoup d’enfants, des femmes enceintes et quelques mineurs isolés dorment à même le sol dans le bois et les pelouses alentours. Le seul « équipement » disponible est une benne à ordure installée par la mairie. Pas d’accès à l’eau, pas de toilette ni de douche et surtout pas d’abris. Une situation qui rappelle celle du camp du Basroch. 3 000 personnes exilées y campaient dans la boue en janvier 2016 avant la construction en mars du camp de la Linière.

NETTOYAGE PAR LA POLICE

« La police fait un ‘nettoyage’ comme ils disent, deux fois par semaine » explique Claire Millot de l’association Salam qui distribue des repas quatre jours par semaine. « Mardi ils ont fait une grosse opération, ils empêchent toute tentative d’installation, tentes ou abris précaires sont détruits, les sacs de couchage et les couvertures sont gazés. Mais le harcèlement policier ici c’est rien par rapport à Calais ! » Si les policiers semblent plus corrects que dans le Pas-de-Calais, la différence de traitement est probablement liée à la personnalité du maire, et du préfet du Nord. Magali De Lambert, coordinatrice d’accès au droit pour La Cimade à Grande-Synthe, tempère cette analyse : « On ne peut pas se féliciter, parce qu’ailleurs sur le littoral, la situation est plus violente. » Sans compter les témoignages recueillis parfois terrifiants comme cet homme qui raconte que jeudi 8 juin, à l’occasion d’une tentative de passage, la police est intervenue dans un camion : « Ils ont gazé à l’intérieur du camion, puis refermé la porte un temps avant de faire sortir les personnes et les disperser. » Un garçon d’une dizaine d’années a les yeux très irrités 24 heures après les faits.

UN PROJET DE VIE QUI RESTE LE MÊME

Les personnes exilées ici sont presque toutes originaires du Kurdistan irakien, mais ces jours-ci, une vingtaine d’Iraniens et de Pakistanais partagent leur sort au Puythouk. À Pâques, Salam avait distribué 40 repas, désormais c’est plutôt 250, mais difficile pour les associations de faire des évaluations. « L’incendie du camp, le harcèlement policier, les conditions de vie déplorables dans le bois ne vont pas faire changer de projet de vie les personnes », explique Magali De Lambert, « elles veulent se rendre au Royaume-Uni et très peu renoncent à leur souhait ».

Les familles acceptent parfois des places en centre d’accueil et d’orientation (CAO) pour se reposer un temps. Mais plusieurs sont revenues au Puythouk pour tenter une nouvelle fois le passage. C’est le cas d’une mère avec ses deux filles adolescentes jumelles et un couple avec un enfant de quatre ans revenus pour la troisième fois de CAO. D’autres préfèrent rester près des points de passage et des passeurs, comme Silan, 35 ans, accompagnée de son bébé de six mois : « Mon mari est passé la semaine dernière avec nos deux autres enfants, il a commencé ses démarches pour demander l’asile. » La procédure de réunification familiale est longue, « ça peut durer plus de quatre mois », lui explique Magali De Lambert, « et il faut que vous puissiez fournir des documents d’état civil attestant de votre mariage ainsi que les démarches entreprises par votre mari au Royaume-Uni ». Silan ne peut pas attendre si longtemps « c’est trop long pour les enfants », le lendemain, elle tente une nouvelle fois le passage, mais sera de retour pendant la distribution du repas.

ACTIONS JURIDIQUES

Les possibilités d’actions juridiques concernent aussi les mineurs isolés ou les rares personnes qui souhaitent demander l’asile en France, plutôt que poursuivre leur route vers Londres. Elles sont souvent découragées, car pour faire la démarche, elles sont contraintes de se rendre à Lille, sans moyen de transport. Et attendre, sans hébergement, des semaines, l’enregistrement de leur demande d’asile en préfecture. Beaucoup préfèrent donc rester au Puythouk quand elles apprennent qu’aucune place d’hébergement n’est disponible et qu’elles devront continuer de vivre à la rue.

Redir a 40 ans, il était chercheur à l’université de Duhok, grande ville du Kurdistan au nord de l’Irak. Il connaissait un peu la situation avant de venir, mais ne s’attendait pas à dormir dans la forêt enroulé dans une couverture. « Quand on est menacé de mort, l’urgence c’est la fuite, le reste importe peu. » Avec sa femme et leurs enfants de cinq et huit ans, ils espèrent rejoindre le Royaume-Uni où réside un neveu qui est de nationalité britannique.

UNE MISSION À LA RENCONTRE DES ACTEURS

L’action de La Cimade menée dans sa permanence d’accès aux droits à Grande-Synthe depuis juillet 2016 était liée à l’ouverture du camp de la Linière. Deux mois après l’incendie, même s’il n’y a pas de baisse de fréquentation de sa permanence, La Cimade a entrepris du 6 au 9 juin une mission de terrain à la rencontre des associations et des personnes exilées pour mieux répondre aux besoins des personnes exilées. « On présente nos actions aux partenaires, on évoque les questions de formation et on étudie la possibilité d’une présence au Puythouk pour identifier des personnes qui souhaitent un soutien juridique dans leurs démarches » détaille Magali De Lambert. Emmaüs, Médecins du Monde, Gynécologie sans frontière, Salam, Care4Calais, Refugee Community Kitchen, Dunkirk Legal Support Team, Plateforme citoyenne Bruxelles et autres militants font partie des acteurs de terrain rencontrés dans le cadre de cette mission.

OUVERTURE D’UN NOUVEAU CAMP ?

Mais la question d’une redéfinition de l’action de La Cimade sera peut-être tranchée plus vite que prévu. En effet, Damien Carême, le maire (EELV) de Grande-Synthe a annoncé qu’avec ou sans l’État, il y aurait un nouveau camp. Pour que l’accueil inconditionnel des personnes en exil dans le Nord et le Pas-de-Calais soit réel, quelle que soit leur nationalité et leur situation administrative, ce n’est pas un camp que l’État doit mettre en place, mais plusieurs camps. Une demande soutenue par les associations qui ont écrit le 2 juin au président de la communauté urbaine de Dunkerque.

 

Le tatouage d'un exilé kurde d'Irak réalisé au Kurdistan.
LE TATOUAGE D’UN EXILÉ KURDE D’IRAK RÉALISÉ AU KURDISTAN.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Silan, 35 ans, accompagnée de son bébé de six mois. Son mari
SILAN, 35 ANS, ACCOMPAGNÉE DE SON BÉBÉ DE SIX MOIS. SON MARI ET LEURS DEUX AUTRES ENFANTS SONT PASSÉS AU ROYAUME-UNI.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

L'eau est une des choses les plus prisées au Puythouk. Grande-S
AUCUN POINT D’EAU DANS LE BOIS, LES BOUTEILLES SONT TRÈS DEMANDÉES.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Distribution du repas de Salam se termine au Puythouk. Grande-Sy
FIN DE LA DISTRIBUTION DU REPAS DE SALAM.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Une chorale venue chanter pendant la distribution des repas au P
UNE CHORALE VENUE CHANTER PENDANT LA DISTRIBUTION DES REPAS.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Au Puythouk, seuls les buissons peuvent servir à faire sécher
SEULS LES BUISSONS PEUVENT SERVIR À FAIRE SÉCHER LE LINGE ET LES COUVERTURES APRÈS LES AVERSES.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Rechargement des téléphones et des batteries secondaires avec
RECHARGEMENT DES TÉLÉPHONES ET DES BATTERIES SECONDAIRES AVEC LE GROUPE DE CARE4CALAIS.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

L'affichage municiapl en trois langues en contradiction avec la
L’AFFICHAGE MUNICIPAL EN TROIS LANGUES EN CONTRADICTION AVEC LA TOLÉRANCE DU CAMPING SAUVAGE DES EXILÉS.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Dans le bois du Puythouk, les couvertures des exilés. Grande-Sy
DANS LE BOIS, LES COUVERTURES DES EXILÉS VESTIGES D’UNE NUIT FRAÎCHE ET HUMIDE.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

L'attente de la distribution du repas par Emmaüs.
L’ATTENTE DE LA DISTRIBUTION DU REPAS PAR EMMAÜS.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Les exilés participent à la distribution du repas d'Emmaüs.
LES EXILÉS PARTICIPENT À LA DISTRIBUTION DU REPAS D’EMMAÜS.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Forte affluence pendant la distribution du repas d'Emmaüs.
FORTE AFFLUENCE PENDANT LA DISTRIBUTION DU REPAS D’EMMAÜS.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Le bois du Puythouk où dorment les exilés.
LE BOIS DU PUYTHOUK OÙ DORMENT LES EXILÉS.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cimade

Emmaüs amène un second groupe électrogène qui complète celu
EMMAÜS AMÈNE UN SECOND GROUPE ÉLECTROGÈNE QUI COMPLÈTE CELUI DE CARE4CALAIS.

Puythouk, Grande-Synthe, juin 2017.
© Rafael Flichman / La Cima

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Rafael Flichman

Streetpress // A Calais les réfugiés sont chassés la nuit et traqués le jour

https://www.streetpress.com/sujet/1497350403-traque-des-refugies-calais

par Tomas Statius , Fatma Ben Hamad | 13 Juin 2017

Depuis son arrivée à Calais, Christian ne dort pas plus de 3h par nuit. Entre les lacrymos et l’interdiction des distributions de nourriture, compliqué de survivre. StreetPress te raconte l’histoire de ces réfugiés coincés aux portes de l’Angleterre

Calais (62) – Quand on l’aborde sur le parking de l’église Saint-Joseph, Christian (1) a la gueule des mauvais jours. Toute la nuit, le jeune homme aux traits tirés a tenté le passage en Angleterre aux abords du « Belgium Parking », une station-service bien connue des exilés de Calais. Alors ce lundi 5 juin, Chris’ est bien décidé à profiter de l’ombre d’un petit arbuste sous lequel il est assis en tailleur. C’est ici que, chaque midi, plusieurs assos de soutien aux réfugiés organisent une distribution de nourriture. L’occasion parfaite de se refaire la cerise après une nuit de galère :

« Je n’ai pas eu de chance. A chaque fois les policiers me sont tombés dessus. »

Sur les coups de 5h du matin, après plusieurs tentatives infructueuses d’embarquer dans un camion pour l’Angleterre, Christian a finalement pris la direction du campement de fortune où il dort avec plusieurs amis. C’était sans compter, encore une fois, sur la police. « Ils nous ont attrapé. Il nous ont mis du gaz dans les yeux, comme ça » mime t-il en tendant son bras tout près de nos yeux, tout en tirant sur sa cigarette. Contraint d’abandonner son petit coin de verdure, le jeune homme a passé la nuit sur les routes, à la recherche d’un endroit où se reposer. Le lendemain, Anghosm (1), un jeune Éthiopien nous raconte peu ou prou la même histoire :

« Chaque nuit, la police vient et asperge de lacrymos les gens qui dorment, les sacs de couchage. Ils veulent nous épuiser. »

LE RETOUR DE LA JUNGLE

À Calais, beaucoup de choses ont changé depuis le démantèlement de la jungle. Si le plus grand bidonville d’Europe n’est plus, les réfugiés, eux, sont bel et bien de retour dans la ville des Bourgeois. Ils seraient aujourd’hui entre 450 et 600 à s’y être réinstallés. Mais pour la préfecture, pas question de voir se reformer de nouvelle jungle. « Des opérations sont régulièrement menées pour retirer les tentes et abris de fortune découverts dans le Calaisis, dès qu’un point de fixation est repéré », indique-t-on à StreetPress.

Alors, nuit et jour, les réfugiés sont chassés des bois, des parcs ou des terrains vagues, où ils ont posé leurs baluchons. Si bien qu’aucun camp de grande ampleur n’a vu le jour dans la région. Coups de matraques, jets de gazs lacrymos… Les bleus ne font pas dans la dentelle pour disperser les migrants, selon plusieurs témoignages recueillis par StreetPress. La police empêche même les distributions de nourriture. « Je n’ai jamais vu autant de répression depuis Sangatte », s’inquiète Véronique, bénévole pour le Secours Catholique.

Du côté de la mairie, on fait tout pour compliquer l’installation des migrants. En mars, l’équipe de la maire Natacha Bouchart avait elle aussi tenté d’interdire la distribution de nourriture à Calais par arrêté municipal. « Les exilés sont épuisés et tendus. Ils sont écœurés par la France », s’inquiète Vincent De Conninck, coordinateur du Secours Catholique pour la ville de Calais :

« À un moment, ils ne vont plus se laisser faire. »

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A l’église Saint-Joseph, riz pilaf et haricots au curry pour tous / Crédits : Fatma Ben Hamad

DANS LA JUNGLE EN BÉQUILLE

Hamad (1) se dépêche. Il est 19h rue des Verrotières, à deux pas de l’ancienne jungle, quand on rencontre ce jeune Érythréen aux cheveux bouclés. Une centaine de réfugiés bullent sur ce terrain vague où se déroule l’une des seules distributions de nourriture tolérée par la police. Certains jouent au foot, d’autres rechargent leur téléphone grâce à un générateur apporté par un Calaisien…

Après avoir récupéré une barquette de riz pilaf, le jeune réfugié s’apprête à plier bagage. Tous les soirs, c’est le même cérémonial. Une heure après le début de la distribution, la police fait son apparition et intime aux réfugiés de lever le camp. Il le sait : c’est peut être le seul moment de calme qu’il aura dans les prochaines 24 heures.

Il y a quelques semaines, Hamad était encore moins fringant. Alors qu’il essayait d’échapper à la police, le jeune mec trébuche : « Quand je suis tombé, la police m’a frappé avec une matraque », affirme t-il. Résultat des courses : une cheville en vrac et deux semaines en béquille. Ce mineur, qui vit depuis 4 mois à Calais, annonce définitif :

« Les policiers ne veulent plus de réfugiés dans la ville. »

Samuel (1), un des potes d’Hamad, lui aussi, a eu maille à partir avec la police. Alors qu’il dormait dans un petit bois, les bleus tombent sur ce jeune Érythréen de 17 ans. « Quand la police est arrivée, tout le monde est parti, mais moi je me suis levé trop tard ». Gazage en règle de ses affaires, destruction de sa tente, il a fini en garde à vue :

« Ils m’ont emmené au commissariat et m’ont forcé à donner mes empreintes alors que je ne voulais pas. »

Samuel sort finalement au bout de 4 heures de garde à vue. Le garçon se voit remettre une citation à comparaître pour « installation en réunion dans un lieu privé en vue d’y établir son logement ». Il risque 3.750 euros d’amende.

LES ASSOS SE BATTENT POUR PROUVER L’EXISTENCE DE VIOLENCES POLICIÈRES

Peu de dépôts de plainte, pas de vidéos, pas de certificats médicaux… Difficile pour les assos de prouver l’existence de violences policières aux abords des camps qui se reforment autour de Calais. Solenne, de la Cabane Juridique, parcourt la ville plusieurs nuits par semaine, à la rencontre des réfugiés pour les informer sur leurs droits. Mais bien peu veulent porter plainte :

« Il n’y aura des dépôts de plainte qu’à partir du moment où les gens seront à l’abri, et qu’ils auront à manger et à boire »

Solenne et son asso’ ont malgré tout collecté une dizaine de témoignages de violences policières. En plus des 17 déjà transmis au défenseur des droits en avril dernier. Trois d’entre eux devraient faire l’objet d’un dépôt de plainte dans les prochains jours. Parmi eux, l’histoire de Ramidullah (1), un Afghan de 41 ans qui affirme avoir été passé à tabac par la police. « Ils m’ont fait une balayette, je suis tombé sur le dos et ma tête a frappé le sol », raconte l’homme à Solenne, qui a pris son témoignage en note. StreetPress a pu consulter le certificat que la juriste entend remettre au procureur de Boulogne :

« Puis les policiers ont commencé à me frapper comme si j’étais un ballon de foot. »

Ali (1), Afghan lui aussi, assure avoir été abondamment aspergé de gaz lacrymogène alors qu’il squattait une maison abandonnée :

« Je dormais avec 17 personnes dont 5 mineurs. Les policiers ont mis des coups de lacrymos dans la maison. Certains ont réussi à s’enfuir par la fenêtre. D’autres suffoquaient dans la pièce, pliés en deux. »

Du côté de la police et de la préfecture, on nie en bloc. « Il n’y pas de violence policière à Calais », s’insurge Gilles Debove, délégué pour le syndicat SGP-FO :

« Il n’y a pas de plaintes. Les associations sont anti-police ! »

Luc Larcher, commandant d’une compagnie de CRS et vice-président du syndicat Unsa Officier se montre, quant à lui, plus mesuré :

« Lors de notre passage à Calais, mes hommes n’ont pas eu à faire usage de la force. S’il y a eu des dysfonctionnements, cela ne vient pas de nous. »

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Les hommes en bleu chassent les migrants / Crédits : Fatma Ben Hamad

A QUOI ÇA SERT ?

Du côté des bleus, la lassitude aussi se fait ressentir. « Ce n’est pas évident d’expliquer aux hommes ce que l’on fait à Calais », poursuit le CRS au téléphone:

« Il ne faut blâmer ni le préfet, ni les forces de l’ordre. Nous, on est les dernières roues du carrosse. »

Pour l’homme, la politique mise en œuvre par l’État à Calais n’a pas vraiment de sens. « Tous ces mecs ont traversé les pires théâtres de guerre au monde, ils ne veulent qu’une chose : aller en Angleterre », développe t-il :

« C’est un leurre de croire que de les envoyer à Perpignan ou à Nice va régler la situation. »

Selon des informations de StreetPress, chaque jour entre 15 et 20 réfugiés sont envoyés au Centre de rétention administrative (CRA) de Coquelles, près de Calais. Mais la plupart d’entre eux sortent rapidement. « Il n’y a pratiquement pas d’éloignement [soit une expulsion du territoire français ndlr] », confirme Denis Hurth de l’Unsa CRS.

COUP DE PRESSION

Mais à Calais, il n’y a pas que les réfugiés qui morflent. Les associations de soutien aux migrants sont aussi sous pression. « On est emmerdé à chaque distribution, depuis janvier [quand les distributions de nourriture ont recommencé à Calais, ndlr] », indique Thomas, bénévole pour Utopia 56 :

« Ce sont des intimidations constantes. La police nous dit que l’on a pas le droit de distribuer de la nourriture alors que c’est faux. »

Le constat est le même pour tous les responsables associatifs, contactés par StreetPress. Contrôles routiers, fouilles en règle des véhicules et même vérification du poids des camionnettes qui partent en maraude… Tout est bon pour rendre plus compliqué l’aide humanitaire. « C’est un vrai retour en arrière », alerte Camille Six, de la plate-forme de soutien aux migrants.

LES ASSOS JOUENT AU CHAT ET À LA SOURIS AVEC LA POLICE

« On a une demi-heure de retard, ce n’est pas possible ! », bougonne Yolène, ce mercredi 7 juin. Cette historique de Salam, l’une des plus anciennes asso’ de soutien aux réfugiés, a fixé rendez-vous à 7h30 à son équipe de bénévoles pour distribuer le petit déj’ aux exilés. Mais ce matin, l’un d’entre eux est à la bourre et c’est tout le planning qui est chamboulé. Devant sa petite camionnette bleue, remplie de vivres, Yolène ronge son frein. Elle enchaîne clope sur clope. « On commence la distribution plus tôt pour éviter la police », justifie-t-elle, soucieuse.

Ce matin, comme tous les autres, les autorités sont sur les talons de Yolène et des bénévoles de Salam. À peine le temps de déballer les thermos de thé et de café au premier point de distribution, qu’une camionnette de gendarmerie fait son apparition. À la vue des bleus, les exilés lâchent leurs gobelets et leurs petits pains pour partir se cacher dans les bois aux alentours. « Depuis le démantèlement de la jungle, on n’a jamais été traqués comme ça », se lamente cette petite dame aux cheveux ocres et au verbe haut :

« Avant, la police respectait au moins l’heure du repas. Là, on nous interdit de distribuer à manger ou à boire. La dernière fois, un cordon de CRS s’est même mis entre nous et les exilés. »

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Ali a été gazé par la police alors qu’il dormait dans une maison abandonnée / Crédits : Fatma Ben Hamad

LES BÉNÉVOLES CRAQUENT

À Calais, les bénévoles sont à bout. Au volant, Yolène s’emballe. « Bien sûr qu’on est stressés. C’est épuisant de devoir se justifier tout le temps », explique cette Calaisienne « born and raised ». La semaine dernière, plusieurs bénévoles de Salam ont été encerclés par la police alors qu’ils distribuaient de la nourriture devant la gare de Calais. Les policiers ont même menacé d’embarquer tout le monde. Trop de pression : les dames de Salam ont finalement fondu en larmes. Lors d’une autre distribution, c’est l’une des figures de cette association qui a été gazée au visage alors que la police tentait de disperser les exilés.

« J’ai pleuré tout à l’heure », confie Véronique, bénévole au Secours Catholique. Le matin de notre rencontre, cette petite dame au visage doux a pris en stop des réfugiés érythréens qui se rendaient à une distribution de nourriture. Manque de pot, les trois jeunes hommes ont été interpellés par la police, à peine sortis de sa voiture. « Je les sens tellement méprisés », lâche cette ancienne prof, bénévole auprès des réfugiés depuis 1997 :

« Quand ils marchent dans la ville, tu vois qu’ils essaient de se faire tout petits. »

La pression de la police se fait également ressentir autour des locaux des différentes associations. La semaine dernière, la maréchaussée a fait irruption dans le grand hangar occupé par l’Auberge des Migrants, Utopia 56 et les anglais de Refugee Community Kitchen. La journée, elle traîne également autour de l’accueil de jour du Secours Catholique, où les exilés viennent taper le carton ou recharger leur téléphone. « Pour eux, il n’y pas de répit », s’insurge Vincent De Conninck :

« Les autorités ne pensent pas en terme de politique d’accueil. Ils ne pensent qu’en gestion des flux. À Calais, on avait construit une vraie culture de l’asile. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. »

LES ASSOS NE LÂCHENT PAS

Il est minuit quand Gaël et Lucie garent leur petite camionnette blanche aux abords du Chemin du Pont Trouille, juste derrière ce que l’on appelait autrefois, le « Bois des Afghans ». Ce soir, les deux humanitaires de l’association Utopia 56 sont de maraude de nuit. Ils apportent provisions et vêtements aux exilés qui se planquent dans les bosquets de cette zone industrielle.

Rapidement, le quartier de l’ancienne Jungle s’anime. Trois jeunes Érythréens sortent des fourrés pour recevoir leur ration du soir. Ils sont affamés et assoiffés. Aussitôt leur assiette de riz pilaf au curry engloutie, ils préviennent leurs potes qui rappliquent aussitôt à travers les étendues de sable. Rapidement, la distribution prend des allures de cohue. Entre 60 et 80 jeunes garçons (et filles, peu nombreuses) se bousculent devant la petite camionnette. Ça crie, ça hèle. Lucie fait respecter l’ordre. « Si vous ne faîtes pas une “line”, j’arrête de distribuer », menace la jeune bénévole. À peine le temps de digérer, qu’il faut déjà se remettre en route. « La police arrive, vous devez vous en aller », explique un jeune homme aux rastas peroxydés sans qu’on ait le temps de lui demander son nom. Il disait vrai. Quelques secondes plus tard, une voiture de police s’avance au pas, plein phare dans le petit chemin arboré. Les réfugiés détalent. Le camion blanc de Gaël et Lucie reprend la route.

Après une ultime distribution de bouffe, la police finit par retomber sur la petite troupe sur les coups de 5h du matin. Contrôle des papiers du véhicule, contrôle d’identité… L’ambiance est plutôt tendue entre les salariés d’Utopia et les forces de l’ordre. Un policier tente : « Il y a un arrêté préfectoral qui vous interdit de distribuer de la nourriture. » Et Gaël de répondre :

« Il n’y a rien qui nous interdit de nourrir des gens qui ont faim. »

Les policiers finissent par lever le camp. Gaël exulte. À Calais, il n’y pas de petite victoire.

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A l’accueil de jour du Secours Catholique, les exilés viennent taper le carton ou recharger leur téléphone / Crédits : Fatma Ben Hamad

(1) Les prénoms ont été changés

RFI // Erythrée: l’ONU dénonce encore de nombreuses violations des droits de l’homme

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU est réuni en session ordinaire à Genève jusqu’au 23 juin. A cette occasion, la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme en Érythrée rendra un nouveau rapport jeudi 15 juin. RFI a pu obtenir le document en exclusivité. En poste depuis 5 ans, Sheila Keetharuth dénonce à nouveau de nombreuses violations des droits de l’homme dans le pays, alors qu’Asmara refuse toujours de répondre aux injonctions de la communauté internationale.

Aucun effort pour trouver des solutions, aucune volonté de mettre fin à l’impunité. Asmara refuse toujours de coopérer, selon Sheila Keetharuth. Son rapport est sans surprise avec ses multiples cas d’arrestations, détentions arbitraires, tortures, non-respect des libertés.

Par exemple, depuis octobre 2016, les usagers de cyber-cafés devraient se faire enregistrer et les sites consultés seraient recensés. La rapporteuse confirme la mort en prison de Tsehaye Tesfamarian, un témoin de Jehova arrêté il y a 8 ans. Elle s’inquiète pour la santé de l’ancien ambassadeur au Nigeria, Mohamed Ali Omaro, détenu au secret depuis trois ans.

Aucune personnalité étrangère n’est autorisée à visiter les terribles centres de détention érythréens. Sheila Keetharuth n’a elle-même toujours pas pu se rendre dans le pays.

Pourtant, des délégations étrangères entrent en Erythrée pour mettre à jour leurs informations sur les demandeurs d’asile. Car l’hémorragie continue. Plus de 21 000 réfugiés érythréens ont traversé la Méditerranée en 2016. La Mauricienne s’inquiète d’ailleurs que certains pays européens se concentrent d’abord sur la protection de leurs frontières.

Dans de rares cas, un point positif sort du rapport. La solde des conscrits aurait augmenté. Mais elle rappelle ensuite que le service militaire s’apparente à de l’esclavage. Sheila Keetharuth se dit enfin convaincue qu’Asmara veut améliorer ses relations diplomatiques. Mais cela reste à voir, ajoute-t-elle. Constat d’impuissance, dans ses conclusions elle répète ses recommandations habituelles.

Défenseur des droits // Compte rendu de visite du 12 juin à Calais

https://defenseurdesdroits.fr/node/23868

Le Défenseur des droits dénonce une nouvelle fois les conditions de vie inhumaines que subissent les exilés à Calais

Très préoccupé par les faits portés à sa connaissance, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a demandé à ses services de se rendre sur place lundi 12 juin 2017. A cette occasion, ses agents se sont longuement entretenus avec de nombreux exilés et les associations leur venant en aide.

Le Défenseur des droits demande dès à présent que soit mis un terme aux atteintes aux droits fondamentaux les plus élémentaires dont sont victimes les exilés, notamment les mineurs, et qui demeurent à ce jour sans précédent.

Des atteintes aux droits fondamentaux d’une exceptionnelle et inédite gravité

La volonté de ne plus voir de migrants à Calais conduit à ce que plus aucun abri ne soit toléré : les personnes – entre 500 et 600 selon plusieurs informations croisées – dont des mineurs, dorment à même le sol, quelles que soient les conditions climatiques, parfois avec un sac de couchage donné par les associations. Ils disent être traqués jour et nuit dans plusieurs sous-bois de la ville. Les migrants ne peuvent dès lors plus dormir, ni même se poser ou se reposer et restent constamment sur le qui-vive. Ils sont visiblement dans un état d’épuisement physique et mental.

Tous les points d’eau ayant été supprimés, les migrants ne peuvent pas se laver, ni même boire. Se laver et boire de l’eau est leur principale demande.

Alors que Tribunal administratif de Lille a considéré le 22 mars 2017 que l’interdiction de distribution de repas par les associations était constitutive d’un traitement inhumain ou dégradant, une seule distribution associative est tolérée le soir, pendant une heure, ce qui ne permet pas de nourrir tous ceux qui le souhaiteraient. Les autres sont empêchées par les forces de l’ordre, au motif de « consignes préfectorales » quel que soit le public concerné (familles, jeunes enfants). Une association procède à des distributions itinérantes, cherchant ainsi à accéder aux exilés qui n’osent plus se rendre sur les lieux de distribution, de peur de se faire interpeller. Depuis une semaine, parce qu’un prêtre s’est ouvertement opposé à la présence policière sur le parvis de son église, une distribution peut y avoir lieu tous les midis.

Un impact particulier sur les femmes et les enfants

Les femmes, qui ne bénéficient plus d’aucune structure dédiée depuis le démantèlement du Centre Jules Ferry, sont susceptibles de faire l’objet de viol et d’exploitation sexuelle. Certaines femmes ont des nourrissons et plusieurs bébés sont à naître dans les prochaines semaines. Aucun dispositif d’accueil ou d’hébergement ne leur semble accessible alors même que la protection maternelle et infantile impose une telle prise en charge.

Parmi les enfants non accompagnés présents, certains sont primo arrivants, d’autres reviennent de CAOMI avec l’idée persistante de se rendre en Grande-Bretagne. Ils indiquent subir le même traitement. La prise en charge par l’aide sociale à l’enfance implique, le soir et la nuit, un passage par le commissariat, ce qui rend particulièrement dissuasive la démarche.

Des associations sous pression

Lorsqu’elles tentent de mettre en œuvre des dispositifs qui devraient l’être par les pouvoirs publics (douches, distribution de repas et d’eau), les associations sont entravées et menacées : verbalisation des véhicules garés devant les locaux associatifs, injonction de mettre aux normes la cuisine d’une association présente de très longue date à Calais, menaces de poursuites pour aide au séjour irrégulier. Le Défenseur des droits mène d’ailleurs des investigations s’agissant des entraves qu’auraient subies les associations et les mineurs dans l’accès au dispositif de douches mis en place jusqu’au mois de mai par le Secours Catholique.

Il est par ailleurs difficile à ces associations de conseiller les migrants sur des démarches d’accès au droit. A cet égard, le Défenseur des droits regrette que les départs vers les CAO depuis Calais ne soient plus organisés, de même qu’il ne soit plus possible de déposer une demande d’asile dans la ville, la préfecture située à Lille dissuadant d’entreprendre de telles démarches.

Tout en réitérant ses recommandations générales, notamment à l’égard des mineurs (), le Défenseur des droits demande dès à présent la fin de cette sorte de traque, l’autorisation des distributions de repas, la mise à l’abri des mineurs sur place, la mise en place d’un lieu où les personnes peuvent se reposer, se ressourcer et envisager la suite de leur parcours migratoire.

Dans son , le Défenseur des droits écrivait : « Depuis les années 2000, c’est la crainte du risque « d’appel d’air » que pourrait provoquer un traitement digne et respectueux des droits des migrants qui est à l’œuvre dans la gestion de la situation du Calaisis. Pour ne pas prendre ce risque, les pouvoirs publics ont d’abord cherché à rendre le moins visible possible le regroupement de migrants et à ne pas créer de « points de fixation » ».

Plus récemment, à l’occasion d’observations présentées devant le Tribunal administratif de Lille dans le cadre du démantèlement de la Lande, il précisait : « le défaut d’anticipation de ces opérations d’expulsion est contreproductif puisqu’il ne fait que déplacer le problème vers un autre site, imposant aux exilés un « nomadisme » forcé ».

Le Défenseur des droits regrette que les faits constatés aujourd’hui lui aient à ce point donné raison. Il exhorte les pouvoirs publics à ne pas s’obstiner dans ce qui s’apparente à un déni d’existence des exilés qui, présents sur notre territoire, doivent être traités dignement, conformément au droit et aux engagements internationaux qui lient la France.

Communiqué // La Cimade // La France expulse vers l’Afghanistan malgré une situation explosive

http://www.lacimade.org/presse/la-france-expulse-vers-lafghanistan-malgre-une-situation-explosive/
8 juin 2017
Quelques mois après la signature en catimini d’un accord informel entre l’Union Européenne et l’Afghanistan facilitant le retour forcé des Afghans déboutés du droit d’asile, les expulsions commencent à se multiplier dans plusieurs pays européens. C’est le cas de l’Allemagne, de la Norvège et désormais de la France où six personnes afghanes enfermées au centre de rétention du Mesnil-Amelot sont directement menacées à ce jour. La Cimade dénonce ces renvois forcés vers un pays où la situation sécuritaire est déplorable.

En amont d’une grande conférence de donateurs organisée à Bruxelles pour l’Afghanistan les 4 et 5 octobre derniers, l’Union européenne a annoncé en toute discrétion qu’elle avait signé un accord avec ce pays afin de faciliter le retour forcé de personnes afghanes déboutées du droit d’asile dans ses pays membres. Ce texte d’envergure internationale a échappé au processus démocratique n’ayant même pas été soumis à l’attention des parlementaires européens. La même méthode avait été employée pour la déclaration commune « UE-Turquie » du 18 mars 2016 dont l’objectif était de stopper les arrivées en Grèce.

Ainsi, l’UE et ses États membres souhaitent établir une coopération durable avec l’Afghanistan afin d’organiser rapidement le renvoi de plusieurs dizaines de milliers de personnes afghanes en situation irrégulière. Plus de 80 000 seraient potentiellement concernées actuellement dont des personnes fragilisées telles que des mineurs isolés. Parmi les contreparties de cet accord, l’UE s’engage à construire un terminal à l’aéroport de Kaboul spécifiquement dédié aux expulsions.

Il est édifiant de voir que ce texte ne fait aucune mention de la situation politique et de l’instabilité chronique, notamment sécuritaire qui règne en Afghanistan actuellement et depuis des années. Les programmes de réintégration des personnes expulsées n’évoquent que les enjeux économiques pour consolider le marché du travail, comme si l’exil des nationaux afghans était purement économique. Ils constituent actuellement le troisième principal groupe de demandeurs d’asile dans l’Union européenne après les Syriens et les Irakiens. En France, ils obtiennent un taux de protection proche de 80 % en reconnaissance des violences généralisées qui ravagent une grande partie du pays. Les récents attentats de Kaboul viennent rappeler que l’Afghanistan est tout sauf un « pays sûr ».

Pourtant, suite à la signature de ce « dialogue commun », plusieurs pays européens en ont profité pour accélérer ou reprendre des renvois forcés de ressortissants afghans. Depuis décembre 2016, l’Allemagne a expulsé plus d’une centaine d’Afghans vers Kaboul, dont plusieurs vivaient depuis des années en Allemagne et y avaient leur famille, et ce, malgré de nombreuses mobilisations. Il aura fallu un attentat sanglant dans le quartier des ambassades la semaine dernière coûtant la vie à plus de 150 personnes, pour qu’elle annule temporairement les expulsions vers l’Afghanistan. La France, qui n’avait pas renvoyé de ressortissants afghans depuis des années a finalement commencé à en expulser en 2016.

Le 29 décembre 2016, une personne a d’abord subi 41 jours d’enfermement en centre de rétention à Metz puis au Mesnil-Amelot où elle avait été transférée la veille de son expulsion. Une autre a été libérée par un juge in extremis, avant un vol pour la capitale afghane, tandis qu’une troisième personne y a été expulsée après avoir d’abord été remise aux autorités norvégiennes qui ont procédé au renvoi à Kaboul.

Depuis début 2017, cette politique s’accélère. Le nombre d’Afghans enfermés en rétention s’élève à 80 [1]. Dix-sept d’entre eux actuellement au centre de rétention du Mesnil-Amelot et six sont sur le point d’être renvoyées de force à Kaboul. Un premier vol est programmé pour ce vendredi 9 juin et les suivants s’échelonnent jusqu’au 24 juin.

Parallèlement, des renvois sont à nouveau exécutés via la Norvège dans le cadre des accords de Dublin. Ainsi, un homme hébergé au CAO de Marvejols a été réadmis au mois de mai vers ce pays européen qui l’a expulsé à Kaboul le 3 juin.

L’accélération des expulsions directes vers Kaboul ou via des pays européens est donc la conséquence de cet arrangement entre l’UE et l’Afghanistan. Il ne prévoit aucune garantie, même minimale, quant au respect des droits des personnes visées. Il instaure même la possibilité pour l’UE d’exécuter les renvois sur la base de laissez-passer européens, en se passant de l’accord des autorités afghanes quand ces dernières ne donnent pas suite à une demande de laissez-passer consulaire dans un délai de quatre semaines. Deux des 17 personnes enfermées au Mesnil-Amelot risquent d’être expulsées dans les tout prochains jours selon ce procédé.

Pour endiguer les migrants et réfugiés le plus en amont possible et augmenter le nombre des personnes expulsées, l’Union Européenne continue de marchander avec des pays dont la situation sécuritaire et politique est particulièrement préoccupante. La Cimade dénonce vivement cette logique incompatible avec le respect des droits fondamentaux et demande à la France d’arrêter immédiatement tout renvoi forcé vers l’Afghanistan.

Contact presse :
Vincent Brossel : 01 44 18 60 56 – vincent.brossel@lacimade.org

[1] Pour les seuls CRA de Bordeaux, Rennes, Toulouse et du Mesnil-Amelot, du 1er janvier au 31 mai 2017 ; la préfecture du Pas-de-Calais est à elle seule responsable de 50 % de ces placements en rétention.

Le Monde // « Les pouvoirs publics face à un nouvel afflux de migrants à Calais »

Par Maryline Baumard

http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/06/03/les-pouvoirs-publics-face-a-un-nouvel-afflux-de-migrants-a-calais_5138214_3224.html
Dans les Hauts-de-France, le nombre des migrants augmente avec l’arrivée des beaux jours. Le gouvernement veut à tout prix éviter de nouveaux « points de fixation ».

Deuxième ramadan en face des côtes britanniques. Pourtant, Ahmad, Soudanais de 30 ans reste confiant dans son passage prochain au Royaume-Uni. Les portes du poids lourd qu’il a refermées à l’aube, jeudi matin 1er juin, sur son ami Israël ne se sont rouvertes qu’à Londres. Une vraie victoire ! Et Ahmad sourit d’aise, en imaginant, là-bas, celui qui tentait depuis sept mois le passage, et en jurant que la prochaine fois, il ne sera « pas celui qui ferme la porte, mais celui qui se cache dans le camion ».

Lové dans les fauteuils de velours de la salle paroissiale de Steenvoorde (Nord), un gros bourg situé au bord de l’A25 entre Lille et Dunkerque, il discute avec une dizaine d’Erythréens. Lui qui a séjourné à Calais (Pas-de-Calais) préfère ce lieu discret, un peu en retrait dans les terres.

Pour soutenir la centaine de migrants qui vivent depuis 2008 dans la petite jungle qui jouxte l’aire d’autoroute, l’évêché a ouvert cet accueil de jour qu’Anne-Marie Defrance et son époux de l’association Terre d’errance, font tourner.

En dépit des attaques diverses, de la perquisition et même de l’incendie de leur maison, le couple continue à apporter aux Africains de passage cette humanité que la République leur refuse. « Quand le maire a fermé les douches, des citoyens ont ouvert leur salle de bain », commente celle que tous appellent « mamie » et qui telle une mère de famille, trouve une solution à tous les soucis.

La mécanique des flux migratoires sur laquelle la dissuasion et les violences institutionnelles ne semblent pas avoir beaucoup d’effet, s’est réactivée dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais avec l’arrivée des beaux jours. Alors que certains passent la Manche vers Londres ou Manchester, d’autres arrivent de Paris ou du sud du pays, souvent quelques semaines à peine après leur traversée de la Méditerranée.

600 migrants à Calais

A Steenvoorde, le nombre de migrants reste identique, comme bloqué autour de la centaine depuis 2008. Mais à Grande-Synthe, dans la banlieue de Dunkerque, il croît doucement en dépit des destructions récurrentes de mini-campements.

« La police a vidé trois fois la réserve naturelle du Puythouk, observe le maire du lieu, Damien Carême, mais chaque fois les réfugiés reviennent un peu plus nombreux. » Le maire Europe Ecologie-Les Verts (EELV), qui avait construit un camp en mars 2016 n’exclut pas aujourd’hui de « refaire un lieu de transit plus sécurisé, de plus petite taille » sur sa commune où les Kurdes se donnent rendez-vous depuis des années.

A Calais, l’Auberge des migrants et le Secours catholique estiment à 600 les Erythréens, Ethiopiens et Afghans présents là en ce début juin. « Il y a quelques mois, je connaissais tous les mineurs présents ici, au moins de vue. Aujourd’hui je suis dépassée », se désole Pauline, en service civique à Utopia 56.

Ils sont nombreux, avec leurs visages enfantins, à errer par petits groupes, à nouveau visibles dans la ville depuis plusieurs semaines. Près de l’ancienne jungle, ils squattent les fossés, se cachent dans les bosquets, tuant le temps comme ils peuvent en attendant les camions.

Jeudi à l’aube, sur la rocade portuaire, le premier feu de branchage depuis la grande évacuation de la jungle en octobre 2016, a signé un peu plus officiellement leur retour. C’est l’un des moyens qu’ils employaient, l’an passé, pour ralentir ou stopper les camions et se glisser dans les remorques.

Eviter de nouveaux camps

Les autorités refusent l’évidence, persuadées que l’évacuation de la jungle a définitivement réglé le problème de Calais. Le préfet, Fabien Sudry tient un discours rassurant, rappelant que « des opérations sont régulièrement menées pour retirer les tentes et abris de fortune découverts dans le Calaisis, dès qu’un point de fixation est repéré ».

De son côté, le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, a signifié son intérêt pour le sujet à la maire (Les Républicains) de Calais, Natacha Bouchard. Reprenant la méthode de Bernard Cazeneuve, lorsque ce dernier était Place Beauvau, il l’a appelée dès son arrivée au ministère, assurant l’édile qu’il ferait tout pour éviter les nouveaux camps…

De Beauvau aux préfectures, le concept du « point de fixation » est devenu le terme technocratique le plus en vogue, et le mal à combattre dans la France de 2017.

Sur le terrain, tous les coups semblent permis pour parvenir à rendre invisibles ces indésirables. Jeudi et vendredi, à Calais, les associations d’aide se sont vues interdire de distribuer de la nourriture et même de l’eau hormis entre 18 heures et 19 h 15. Et la distribution du soir s’est faite encadrée d’une présence policière massive et hostile.

Prétextant un « tapage diurne » dans la zone industrielle désertée à cette heure, les forces de l’ordre ont même fait éteindre la musique au milieu du repas, avant, une fois la dispersion ordonnée, de passer aux contrôles d’identité aléatoires.

« On a reculé d’un siècle »

Bien rodés à la pratique, les plus jeunes se disaient tous mineurs. Une stratégie qui contre toute attente semble leur garantir de rester libres, même s’ils sont justement ceux que la France devrait légalement mettre à l’abri…

Le préfet avait prévenu qu’« un contrôle des étrangers en situation irrégulière est mis en œuvre et que des reconduites à la frontière sont menées ». En revanche, il a aussi rappelé que « l’action de la police s’effectue dans le respect du droit ». Or, sur ce point, la somme des récits de migrants doublée de celle des témoignages d’humanitaires laisse planer un doute.

Uzer Khan, un Pakistanais de 23 ans, un bras dans le plâtre et un poignet bandé raconte avoir été poursuivi par la police mercredi soir. Plusieurs autres parlent de coups de matraque en plus des gaz lacrymogènes, le même soir. Les blessures visibles sont nombreuses et elles s’ajoutent au gazage récurrent des sacs de couchage, voire des stocks d’eau ou de nourriture que beaucoup racontent comme habituels. Utopia 56 et l’Auberge des migrants avaient convoqué une conférence de presse jeudi sur ce sujet.

D’ailleurs, les associations sont désormais elles aussi prises pour cibles par les forces de l’ordre. Des motards de la police sont spécialement venus, jeudi midi, faire une inspection scrupuleuse des véhicules des associatifs. Le camion de L’Auberge des migrants a été pesé, ce qui a valu verbalisation de l’association et obligation de vider les bouteilles d’eau qui occasionnaient son surpoids. La même association se voit d’ailleurs contrainte sous huitaine par les services vétérinaires à engager des travaux dans la cuisine du hangar où sont préparés les 600 repas quotidiens, faute de quoi le lieu sera fermé.

« On a reculé d’un siècle. On n’est même plus crédibles aujourd’hui quand on rappelle aux migrants qu’ils peuvent demander l’asile en France », se désole Vincent de Conninck du Secours catholique.

Vers « une ligne dure anti-migrants »

De toute manière, c’est matériellement impossible et compte tenu de la chasse à l’homme autour de la gare de Calais, les derniers réfugiés encore désireux de rester, se sont retrouvés dans les bureaux de la police de l’air et des frontières en tentant d’honorer leur rendez-vous de demande d’asile.

« Franchement, je comprends mal la ligne politique du chef de l’Etat qui d’un côté félicite [la chancelière allemande] Angela Merkel pour son accueil des réfugiés et de l’autre laisse ses administrations agir ainsi face à ces jeunes Erythréens, Ethiopiens et Afghans », déplore Vincent de Conninck.

Côté ministère de l’intérieur, difficile d’y voir clair. Selon certains hauts responsables on s’engage « sur une ligne dure anti migrants ». Si officiellement le directeur adjoint du cabinet, Nicolas Lerner, est pour l’heure chargé de ce dossier, officieusement, beaucoup lisent déjà la patte du directeur du cabinet, Stéphane Fratacci, dans la gestion répressive du sujet. En attendant un conseiller migration qui viendra. Ou non.

17 mai 2017 // Lettre ouverte au Président de la République

L’association Terre d’errance, qui intervient au soutien des exilé.e.s vivant dans le campement de Norrent-Fontes, a pris l’initiative d’une lettre ouverte au nouveau Président de la République, concernant les expulsions de bidonvilles passées et à venir. Dans cette lettre, co-signée par une vingtaine d’associations, il est demandé un moratoire sur les expulsions de campements et de squats afin de permettre de trouver collectivement des solutions adaptées pour les habitant.e.s.

 

Lettre ouverte au Président de la République: plus d’expulsion sans solution !

Paris, le 17 mai 2017

Monsieur le Président,

Dans votre réponse du 20 avril dernier à l’interpellation du Collectif National Droits l’Homme Romeurope concernant les expulsions de bidonvilles et de squats, vous écriviez ceci:

«Nous privilégions une approche pragmatique. D’une manière générale, les bidonvilles et squats n’ont pas vocation à perdurer. Les conditions d’hygiène y sont souvent indignes et représentent une menace pour la santé de ses habitants. Dans certains cas, les relations tendues avec le voisinage viennent ajouter troubles à l’ordre public.

Toutefois, la destruction sans solution alternative est une méthode aussi hypocrite que coûteuse et inefficace. Il revient donc à la puissance publique, en lien avec les habitants, les riverains et les associations de trouver des solutions avant chaque destruction ou évacuation, pour que celle-ci ne se traduise pas par la création simultanée d’un nouveau camp.»

Désormais, ce n’est plus au candidat mais au Président que l’interpellation s’adresse. Comment s’organiser pour que nouvelles expulsions n’aient plus lieu, sans solution adaptée et avec la même inefficacité, reproduisant autant de nouveaux bidonvilles aux mêmes endroits ou presque ?

A Calais depuis la destruction du bidonville en octobre dernier et à Grande-Synthe depuis l’incendie du mois de mars, la situation est inédite: il est interdit de donner une tente aux personnes sans abri qui sont pourtant plusieurs centaines.

A Norrent-Fontes, 70 personnes sont actuellement menacées d’expulsion d’un bidonville, sans solution adaptée. Or, leur situation illustre parfaitement l’hypocrisie que vous relevez.

Ce campement existe depuis presque 20 ans, il a été installé par la mairie et identifié par les services de la préfecture et plusieurs députés.

Les femmes et les hommes qui y vivent ont été reconnu-e-s par le Juge judiciaire dans le respect de leurs droits fondamentaux.

En effet, le Tribunal de Grande Instance de Béthune ainsi que la Cour d’Appel de Douai ont rendu des décisions motivées refusant l’évacuation de leur lieu de vie.

Or, depuis quelques jours, diverses visites des forces de l’ordre et des services de l’État nous font craindre d’éventuelles édictions d’un arrêté préfectoral d’évacuation.

Un tel arrêté, qui serait donc pris aux mépris des décisions judiciaires protégeant les exilé-e-s et leurs libertés fondamentales, constituerait un véritable détournement de pouvoir et, surtout, comme vous l’avez indiqué, une hypocrisie coûteuse et inefficace puisqu’à ce jour il n’y a aucune solution alternative d’accueil de ces exilé-e-s de passage dans le calaisis.

Ailleurs, plus d’une dizaine de bidonvilles et squats sont menacés de destruction et plusieurs centaines d’hommes, femmes et enfants craignent une expulsion:

– à Choisy Le Roi, 80 personnes redoutent l’expulsion d’un jour à l’autre

– à Sucy en Brie, 30 personnes seront bientôt expulsées du squat où elles vivent,

– à Alfortville 15 personnes pourraient être expulsées dès la fin de l’année scolaire,

– à Rungis, une expulsions de 180 à 200 personnes est annoncée pour la fin de l’année scolaire

– à Evry, 80 familles sont menacées par un arrêté municipal édité le 9 mai 2017,

– à Osny, un foyer de 11 personnes ainsi qu’un autre de 4 personnes, toutes ressortissantes de l’union européenne pourraient subir une expulsion le 23 mai,

– à Triel sur Seine, ce sont 42 familles qui redoutent d’être expulsées,

à Aix, Arles, Villeneuve St George, St Denis, Lille et Ronchin, des expulsions sont annoncées.

Monsieur le Président, comment justifier un tel acharnement à détruire des abris de fortune qui seront reconstruits dans des conditions plus difficiles encore ? Les exemples de Steenvoorde, Calais ou Dieppe, l’ont récemment illustré, ainsi que vous le dénonciez tout-à-fait justement dans votre réponse au Collectif National Droits l’Homme Romeurope.

C’est pourquoi, Monsieur le Président, nous vous demandons un moratoire sur toutes les expulsions de bidonvilles et de squats, afin de ne pas empirer la précarité des personnes et de donner les délais suffisants aux élus, aux services de l’État, aux habitant-e-s et aux organisations associatives de se pencher ensemble sur les difficultés des situations pour tenter d’y trouver des réponses adaptées et respectueuses des droits fondamentaux.

Comptant sur votre approche nouvelle et dans l’attente de votre réponse, nous vous prions de recevoir, Monsieur le Président, l’expression de notre très haute considération.

Journal des jungles n°8 // The Loop

Une résidence de rédaction du Journal des jungles s’est tenue à Dieppe début mars 2017. Elle a réuni des exilés albanais (sur)vivant dans des interstices de la ville de Dieppe, des jeunes mineurs non accompagnés originaires d’Afrique de l’Ouest et d’Irak qui attendent une réelle prise en charge par les services de protection de l’enfance du département de Seine-Maritime, des exilés éthiopien et soudanais habitant dans le bidonville de Norrent-Fontes, des bénévoles des associations Itinérance Dieppe, Terre d’errance Norrent Fontes, Itinérance Cherbourg qui se battent chaque jour pour le respect des droits des exilés.

Suite à cette résidence, un journal est né!

Le voici (pour une meilleure lecture cliquer sur l’image, ou télécharger le JdJ en .pdf ici).

 

Rapport Amnesty International // Le droit de manifester menacé

Depuis près d’un an, nous avons enquêté sur le respect du droit de manifestation pacifique en France. Le constat est sans appel : l’application de l’état d’urgence et un usage disproportionné de la force ont restreint ce droit fondamental de manière préoccupante.
Le droit de manifester est un droit fondamental, indispensable à la liberté d’expression, et à la possibilité de revendiquer ses opinions et ses droits. Il ne peut être restreint qu’à des conditions très strictes . Les autorités ont pour responsabilité de protéger tous nos droits fondamentaux, pourtant, ils sont de plus en plus présentés comme secondaires voire comme des menaces qu’il faudrait donc limiter.

L’état d’urgence détourné pour restreindre le droit de manifester

En France, sous l’état d’urgence, 155 manifestations interdites en 18 mois

Depuis novembre 2015 et les terribles attentats qui ont touché la France, l’état d’urgence a été instauré et renouvelé à cinq reprises. Alors que son objet est de prévenir de nouvelles attaques, les mesures de l’état d’urgence ont été utilisées pour interdire 155 manifestations. Tous les 3 jours environ, une manifestation est interdite en France sous ce prétexte. Par ailleurs, 595 interdictions individuelles de manifester ont été ordonnées par les préfectures en France, sous l’argument de prévenir les violences lors des manifestations, alors que le plus souvent il n’existait que peu ou pas d’éléments démontrant que ces personnes auraient participé à des violences.

Lire aussi : l’histoire de Joël, un militant écologiste constamment surveillé

L’Etat n’a pas été en mesure de prouver pour chacune de ces interdictions qu’elles visaient à prévenir une menace spécifique, qui ne pouvait être évitée qu’en limitant un droit pourtant fondamental. De telles mesures, sans lien démontré avec la lutte contre la menace terroriste, ont un impact démesuré sur le droit des personnes à exercer leur liberté d’expression pacifique.

Ainsi, de nombreuses personnes interdites de manifester avaient simplement été présentes lors de manifestations ayant donné lieu à des actes de violences par des manifestants, mais rien ne permettait de leur reprocher la participation aux dites violences.

639 mesures d’interdictions individuelles de manifester ont été prises contre des personnes dont 21 dans le cadre des manifestations liées à la COP21, et 574 dans le cadre des manifestations contre la loi travail

Des pratiques policières contestables

Les nasses, cette pratique qui vise à confiner des manifestants pour les empêcher de manifester ou de rejoindre une manifestation © Yann Lévy / Hans Lucas

Nous avons aussi pu constater un usage récurrent de certaines pratiques de maintien de l’ordre contraires au droit international.

Par exemple, la fouille systématique et la confiscation d’outils de premiers secours, tels que les sérums physiologiques, les lunettes qui ne peuvent pas être considérées comme des armes par destination, empêchent les personnes de se soigner. Le fait que du matériel de premier secours ait été confisqué aux street medics est aussi choquant, car ce matériel peut être indispensable pour prodiguer des soins de première urgence. :

À chaque fois on leur expliquait qu’on avait besoin de ce matériel pour prodiguer les premiers secours aux manifestants qui, par exemple, se sentaient mal à cause des lacrymogènes. Ils nous répondaient qu’on ne devait pas venir en manifestation si on avait peur que les lacrymogènes puissent être utilisés ».

Annaliese, une Street-Medic (secouriste) à Nantes

Des stratégies de maintien de l’ordre peuvent aussi mener à une hausse des tensions et limiter de manière disproportionnée le droit de manifester. Par exemple, l’usage fréquent et prolongé des nasses, cette pratique qui vise à confiner des manifestants pour les empêcher de manifester ou de rejoindre une manifestation, est une atteinte disproportionnée au droit de manifester, en particulier lorsque les personnes « nassées » sont des manifestants pacifiques. Pourtant, il existe des stratégies de maintien de l’ordre qui visent à diminuer les tensions plutôt qu’à les attiser.

Un usage disproportionné et arbitraire de la force

Notre recherche, confortée par l’observation de plusieurs manifestations, nous a permis de constater le recours par les forces de l’ordre à un usage disproportionné de la force. Selon des témoignages concordants recueillis auprès des streets medics, des bénévoles qui soignent les personnes blessées au cours de manifestations, plus de 1000 personnes auraient été blessées rien qu’à Paris lors des manifestations contre la loi travail. Bien sûr, les actes de violence de la part de certains manifestants à l’encontre des forces de l’ordre doivent aussi être condamnés. Toutefois, ils ne peuvent justifier une violence disproportionnée de la part des forces de l’ordre.

Ces pratiques d’usage de la force, outre qu’elles peuvent avoir des conséquences dramatiques pour les personnes touchées, peuvent également, selon de nombreux témoignages, avoir un impact sur le droit de manifester en lui-même, les personnes ayant peur de revendiquer leurs droits en participant à des manifestations.

Je manifeste depuis mon jeune âge et je n’ai jamais vu une telle agressivité des forces de police. Je suis une femme de 50 ans, cadre dans le secteur privé et pacifique.

Sandrine, manifestante à Rennes.

Elle rajoute « et je veux démentir les autorités qui disent que la police ne s’en est prix qu’aux casseurs lors des manifestations du printemps 2016 ».

Plus de 1000 personnes auraient été blessées rien qu’à Paris lors des manifestations contre la loi travail © Yann Levy / Hans Lucas

Des journalistes intimidés et violentés

Les violences à l’encontre de journalistes et autres travailleurs des médias lors des récentes manifestations ont fait le tour de la presse.

L’usage de la violence de la part des forces de l’ordre contre des personnes filmant ou documentant des manifestations est particulièrement inquiétant car il remet en cause le droit à une information libre. Même en cas de violence, il est du devoir des autorités de permettre aux journalistes de mener à bien leur travail.

Je n’ai pas d’autres explications que d’avoir été visé volontairement car je filmais l’interpellation violente d’un manifestant. Il n’y avait pas d’autres manifestants autour de moi, ils étaient à au moins 20/30 mètres à l’arrière et ils étaient en train de se disperser.

Joël, réalisateur indépendant

Manifester est un droit, pas une menace

Une manifestation doit toujours être considérée comme légale a priori, à moins que l’Etat puisse avancer des éléments précis justifiant son interdiction.

De plus, les actes de violences commis pendant une manifestation ne peuvent être imputés qu’à leurs auteurs et ne suffisent pas à qualifier une manifestation de violente.

Ainsi, toute intervention des forces de l’ordre ne doit viser que les individus responsables des violences. Il est du devoir de l’Etat de reconnaitre que les manifestations sont un usage légitime de l’espace public et il doit justifier d’une certaine tolérance envers les éventuelles perturbations non violentes qui pourraient avoir lieu. Pourtant, depuis l’instauration de l’état d’urgence, un glissement dangereux s’est opéré : des stratégies de maintien de l’ordre sont mises en place qui impactent fortement des droits fondamentaux dans l’objectif de prévenir des risques qui pourraient avoir lieu, sans aucune preuve concrète et solide que des événements dangereux pour la nation vont en effet arriver et que la seule solution pour y faire face est la restriction d’un ou de plusieurs droits fondamentaux. Cette logique dangereuse est celle de l’état d’urgence.

Il est temps de mettre un terme à cette dérive : manifester est un droit, pas une menace.